lundi 20 janvier 2014

Pourquoi accorder tant de place aux Machines de l’île ?

Certains commentateurs reprochent à La Méforme d’une ville de consacrer trop de place aux Machines de l’île. La critique n’est pas sans fondement. Cependant, cette insistance a ses raisons.

Le grand enjeu du mandat de Jean-Marc Ayrault aura été l’aménagement de l’île de Nantes. Le choix de cette appellation, déjà, le dénote. Quand les différentes îles de la Loire (Prairie au Duc, île Lemaire, île Cochard…) ont été réunies par remblaiement, à la fin du 19ème siècle, un nom a eu tendance à s’imposer pour l’ensemble du site, celui de l’île Sainte-Anne, qui en formait la pointe ouest. Le nom « île de Nantes » est une « évolution lexicale »* délibérée qui ne date que du début des années 1990. Si la municipalité Ayrault a rebaptisé l’île du nom de la ville entière, c’est qu’elle aurait voulu en faire le nouveau centre de l’agglomération.
Ce projet, en principe colossal, a été mené cahin-caha faute de leadership. À Nantes, « tout a changé en dix ans sans que personne ne prenne aucune décision », disait Chemetoff*. Le port de plaisance initialement prévu n’a jamais été réalisé. La Loire, objet étranger pour un maire rural et angevin, n'a jamais été mise en valeur. Le palais de justice a fermé la perspective depuis le centre-ville. Le projet de nouveau CHU, pas anecdotique pourtant, a soudain fait irruption au bout de plusieurs années et reste virtuel près de six ans plus tard. Le Hangar à bananes et le Nantilus, initiatives privées, se sont invités sans crier gare. Les transports en commun ont été pensés après tout le reste. Mais un élément au moins a été voulu avec constance : l’île devait faire de Nantes une destination touristique grâce à un équipement de prestige international. Cet équipement, ce serait les Machines de l’île. L’ambition n’était pas mince : présentant lui-même le projet au conseil de Nantes Métropole, le 18 juin 2004, Jean-Marc Ayrault faisait explicitement référence au musée Guggenheim de Bilbao.
L’ambition était belle. Le site des chantiers navals était cher au cœur des Nantais et parlait à leur imaginaire. Ouvert sur le fleuve, tout proche du centre-ville il se prêtait à des réalisations exceptionnelles. Certes, Jean-Marc Ayrault a vite compris qu'il avait fait le mauvais choix. Moins de quatre ans après l'inauguration des Machines, il a créé Le Voyage à Nantes qui, très officiellement, « a pour objectif de faire de Nantes une métropole touristique internationale », c’est-à-dire de remplir la mission qui leur était initialement dévolue. Il n’empêche que le rôle qui leur a été conféré, l’espace privilégié qu’elles occupent, les financements publics qu’elles réclament année après année, l’importance que leur accorde la communication municipale, la discordance énorme entre ce qu’on en dit et la réalité de leurs chiffres, tout cela justifie la place qu’elles tiennent dans un blog critique consacré à Nantes.
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* Laurent Devisme, La ville décentrée : figures centrales à l'épreuve des dynamiques urbaines, Paris, Éditions L'Harmattan, 2005, p. 174.

9 commentaires:

karacole a dit…

Petit oubli dommageable : l'Ile de Nantes était censée se développer une fois réalisé l’aéroport Grand Ouest qui libérerait toute cette zone de la chape contraignante du plan d'exposition au bruit.
Il est amusant de constater que plus le projet tarde, plus les avions construits sont silencieux et plus cette épine disparaît...

VertCocu a dit…

Légende ou réalité, mais j'ai beaucoup entendu que la seule ville européenne avec une friche industrielle intramuros plus grande est Berlin.
Un tel potentiel justifie d'autant plus un regard critique sur ce qui est réalisé.

Anonyme a dit…

Sven, vous avez la politesse de donner des explications sur le contenu de votre blog. Vous êtes Grand Seigneur car c'est votre bébé que vous avez le droit d'emmener là où vous le souhaitez et tant pis pour les mauvais coucheurs que ça ennuient !
Comme vous, je trouve que l'on prend suffisamment d'argent dans nos poches pour subvenir à ses Machines et qu'avoir un regard critique sur leur fonctionnement me semble être un devoir.
Vous le faite parfaitement bien et je vous en félicite.

Leblanchet a dit…

En justifiant votre choix éditorial, vous accordez de l'importance à des remarques qui pointent, comme vous en convenez, un focus sur les Machines, mais vous ne satisferez pas pour autant vos contempteurs.
Outre que les remarques semblent plutôt orientées vers une absence de traitement des problèmes sociaux, il vous est demandé de relayer les succès de "notre belle ville".
Votre honnêteté intellectuelle vous entraine dans le piège habilement tendu par ceux qui cherchent à faire taire les voix discordantes en cette période prė ėlectorale. Les officines numériques s'activent efficacement. Restez attentif et poursuivez librement votre blog sans polémiquer sur le choix des thèmes éditoriaux.

Anonyme a dit…

Bonjour,
Quoique partagé sur la question des machines, je soutiens totalement votre blog pour ce qu'il a rafraichissant.
En dehors de la lettre à lulu, je ne connais pas non plus de média réellement critique sur l'action municipale (dont la couleur m'est pourtant habituellement agréable).
Pour revenir aux machines, si nous actons qu'elles sont très déficitaire, juger qu'elles le sont trop, sur le fond est-il exact ?
Je ne parle pas là de la forme (sorte de parc d'attraction crée ex-nihilo qui, bien que critiquable identitairement parlant, n'est pas obligatoirement à jeter : le luna park de coney island vole plus bas si je puis dire et pourtant personne ne peut nier son identité new-yorkaise...).
En fait, j'ai l'impression que beaucoup d'équipements sont très déficitaires dans toutes les communes (le pire étant j'ai entendu dire, les piscines).
Le déficit fait donc partie de la gestion courante de nombre de collectivités : les machines le sont-elles plus que les musées ou plutôt les attractions équivalentes de métropoles équivalentes ? C'est peut-être cela que nous devrions creuser. Et puis par ailleurs, ce déficits est peut-être comblé par un autre équipement bénéficiaire ? Le tout formant un équilibre... (bon là je débloque !).

Sven Jelure a dit…

Bonjour Anonyme. Merci pour votre appréciation. À partir de quand les Machines sont-elles « trop » déficitaires ? Le seuil a été fixé implicitement par Nantes Métropole. Sous différentes formes, les contribuables financent :
1) les investissements des Machines, ce qui leur épargne plus de 2 millions d’euros d’amortissements par an,
2) le site exceptionnel mis à leur disposition, ce qui leur épargne des centaines de milliers d’euros de loyer par an,
3) la communication municipale et communautaire en faveur des Machines, ce qui leur épargne, probablement, plus de 100.000 euros de communication par an,
4) une partie des voyages scolaires, qui représentent une fraction importante des revenus des Machines hors saison.
De plus, Nantes Métropole avait décidé de subventionner l’exploitation des Machines à leur démarrage, à hauteur de 0,8 million d’euros globalement pour 2007, 2008 et 2009.
Le « package » financier est donc considérable pour un équipement touristique qui devait contribuer à la revitalisation économique d’une zone urbaine en déclin (c’est à ce titre que les Machines ont bénéficié d’une subvention européenne du Feder). À partir de 2009, l’exploitation devait « tendre vers l’équilibre ». Une étude d’un cabinet spécialisé affirmait d’ailleurs que les Machines devaient être rentables avec un nombre de visiteurs bien inférieur à celui qu’elles ont attiré en réalité. Avec désormais plus d’un million d’euros de déficit chaque année, les Machines sont « trop » déficitaires au moins par rapport à ce que Nantes Métropole avait prévu.
Il est vrai que beaucoup d’équipements culturels ou sportifs locaux sont déficitaires. On considère comme souhaitable que les gens se cultivent ou fassent du sport, et donc qu’ils bénéficient à ce titre d’un transfert implicite de la collectivité. Mais au nom de quoi subventionner des tours de manège ?
Reste l’argument mis en avant par les Machines : elles attirent des touristes, dont les dépenses sur place contribueront à faire tourner l’économie nantaise. Attirer des touristes était bien leur objectif dès le début… c’est-à-dire dès la période où l’on affirmait que leurs comptes seraient équilibrés ! Mais finalement, la majorité des utilisateurs des Machines viennent de l’agglomération, du département ou des départements limitrophes ; ceux-là ne dépensent probablement pas grand chose à Nantes en dehors de leurs billets d’entrée aux Machines. Quant aux vrais touristes, sont-ils venus à Nantes à cause des Machines ou aux Machines à cause de Nantes ? En d’autres termes, je pense qu’une bonne partie des touristes passent par Nantes parce qu’ils visitent la Bretagne ou le val de Loire, ou parce qu’ils séjournent sur la côte. L’attractivité propre des Machines reste à calculer (je parle d'un calcul objectif et indépendant, car on lance de temps en temps des chiffres flatteurs... et totalement infondés). Mais elle n’a certainement pas grand chose à voir avec leur objectif initial.

Tatave a dit…

Très belle analyse Sven !
Dommage qu'elle n'émane pas de nos élus. Encore que je n'arrive pas à imaginer qu'ils ne l'aient pas faite et qu'ils la taisent tellement c'est peu glorieux...
Effectivement, il est pour eux particulièrement difficile de reconnaître, face à des électeurs, d'un tel gâchis et d'un tel manque de clairvoyance !...
Encore que cette duperie a bien servie certaines "gloires" locales auréolées d'une image surfaite mais admise par le plus grand nombre... Image qui s'effrite au niveau national...

Leblanchet a dit…

Concernant la saga du Musée, la Mairie annonce par communiqué de presse une ouverture globale des bâtiments en 2016 grâce à la réponse de l'entreprise Quille Construction.Filiale régionale de Bouygues.
Un exploit bienvenue à quelques mois des municipales d'autant que les coûts sont revus à la baisse. Voilà qui va placer ce constructeur dans les attributaires potentiels des marchés à venir. Affaire à suivre...

Sven Jelure a dit…

Un "exploit" à relativiser quand même : apparemment, il est obtenu par la suppression d'un étage de sous-sol. On paiera moins cher, mais on aura moins d'immeuble aussi ! Du coup, les bureaux du musée s'installeront ailleurs : à quel coût ? Enfin, le budget initialement voté par le conseil municipal était, si je me souviens bien, de 38 millions d'euros : on reste quand même 10 millions au-dessus. Passer de 38 millions à 58, puis revenir à 48, cela ne dénote pas un dossier bien maîtrisé...