vendredi 27 mai 2016

La face cachée de Vinci n'est pas celle de Léonard

« La face cachée de Vinci », titrait Presse Océan hier. Des révélations sur le groupe de BTP qui aspire à construire un aéroport à Notre-Dame-des-Landes via sa filiale Vinci Airports ? Holà, non ! Rien d’aussi sulfureux : le quotidien nantais se fait l’écho d’une thèse soutenue par Sophie de Gourcy dans Le Tombeau des ducs de Bretagne, un miroir des princes sculpté (Beauchesne éditeur) : le monument de la cathédrale de Nantes contiendrait un portrait de Léonard de Vinci.

Il s’agit du visage de vieillard sculpté sur l’arrière de la tête de la statue représentant la Prudence, qui forme l’un des angles du mausolée. Cette figure double fascine le visiteur. Elle n’était pourtant pas une nouveauté à l’époque de sa création : le tarot de Mantegna, antérieur de quelques dizaines d’années, représentait déjà la Prudence avec deux visages, celui d’une jeune femme et celui d’un vieillard. (Selon la tradition, le visage féminin du tombeau serait celui de la duchesse Anne.)

La thèse est séduisante*. Hélas, il est permis de la considérer comme le point faible de ce livre par ailleurs remarquable. Sophie de Gourcy argue de la ressemblance entre le personnage du tombeau et le célèbre autoportrait de Léonard de Vinci conservé à Turin. Assurément, l’un et l’autre présentent une longue barbe, des poches sous les yeux et le front ridé. Mais beaucoup de vieillards barbus sont aussi ridés. La bouche aux coins tombants n’est pas plus significative : depuis l’Antiquité grecque, elle connote la sagesse de la vieillesse.

Oui, mais Perréal a rencontré Vinci, avance l'historienne. Jean Perréal, portraitiste favori de la cour de Charles VIII, a conçu le tombeau sculpté par Michel Colombe à la demande d’Anne de Bretagne. S’il a rencontré Léonard de Vinci, on peut imaginer qu’il en a fait le portrait. Mais cette rencontre aurait eu lieu, d’après une note manuscrite de Léonard, vers 1494, soit une petite vingtaine d’années avant l’autoportrait réalisé entre 1512 et 1515. Léonard de Vinci avait alors 42 ans : il ne pouvait être le vieillard du tombeau.

Un biographe de Perréal ne tient d'ailleurs pour certaine qu’une seule rencontre entre les deux artistes, quand Léonard, sexagénaire, est arrivé en France en compagnie de François Ier**. Mais c’était en 1516, dix ans après l’achèvement du tombeau de François II.

Et puis, la ressemblance entre la statue de Nantes et l’autoportrait ne vaut que de trois-quarts face. De profil, c’est une autre affaire. Allez-y voir : la statue montre un nez modeste, presque grec, bien différent du nez puissant, plutôt bourbonien, visible sur les portraits de Léonard de Vinci. La thèse de Sophie de Gourcy est séduisante, oui, mais elle manque de... prudence. Dire que Léonard de Vinci a inspiré le tombeau de François II n’est pas plus crédible que de dire qu’il a inspiré – au hasard – Les Machines de l’île.
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* Geneviève-Morgane Tanguy en avait presque eu l’intuition dans Les Jardins secrets d’Anne de Bretagne, Paris, Fernand Lanore, 1991, p. 15.
** Léon Charvet, Jehan Perréal, Clément Trie et Édouard Grand, Lyon, Glairon Mondet, 1874.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

À Nantes, les statues provoquent parfois des hallucinations. Après le vrai-faux navigateur place du Commerce, voici un second cas de démence dans notre vieille ville avec un ouvrage édité le plus sérieusement du monde. Dois-je faire un autodafé de mon abondante littérature et documententation nantaise ?

Anonyme a dit…

Je suis encore bouleversé par votre révélation sur les Machines, je croyais vraiment l'inspiration maritime de Jules Verne à égalité de celle, ligerienne et d'outre-tombe, de Léonard de Vinci... Mes informations sont encore erronées et fantaisistes.

Anonyme a dit…

Il existe une autre "face cachée" si on peut dire : celle d'Auguste Burgaud qui fut photographe à Nantes au temps du Second Empire. Allez voir sur Presse-Océan:

http://www.presseocean.fr/actualite/nantes-l-incroyable-histoire-d-un-photographe-sourd-au-19e-siecle-10-05-2016-191891

Particularité de ce photographe : outre d'être sourd et de tenir boutique au centre de Nantes, on n'a jamais retrouvé un seul portrait de lui ! Nantes : royaume des faces cachées ? N'en voit-on pas des quantités lors des manifs ?


Sven Jelure a dit…

Intéressante histoire que celle de M. Burgaud. On ne pratiquait pas encore le "selfie" de son temps !