mercredi 12 juillet 2017

Les dragonnades de Calais

Pour rétablir son image, la ville de Calais veut ses Machines de l’île à elle. Elle compte sur un dragon pour faire oublier sa « jungle ». Natacha Bouchard, maire de la ville, et François Delarozière, qu’on ne présente plus à Nantes, se sont mis d’accord sur un projet de 20,5 millions d’euros hors taxes (HT). « Se sont mis d’accord », dis-je, car au nom de la création artistique, ce genre de réalisation échappe aux règles des marchés publics, ce qui simplifie radicalement la question du prix. Pourquoi 20,5 millions plutôt que 10,5 ou 30,5 ? Parce que.

De l’avis général, le projet est assez comparable à celui des Machines de l’île. Alors comparons.

  • L’investissement global de Nantes dans les Machines de l’île est du même ordre que celui prévu par Calais. Mais les budgets annoncés à l’origine étaient largement inférieurs (4,8 millions d’euros HT pour la Galerie et le Grand éléphant, 6,6 millions d’euros HT pour le Carrousel des mondes marins). Calaisiens, méfiez-vous, un dérapage est si vite arrivé.
  • Sur 20,5 millions d’euros d’investissement, Calais espère 5 millions d’aides du département et de la région, soit un quart de l’investissement. Comme à Nantes. Tiens à propos, pourquoi espère-t-on à présent qu’un tiers du financement de l’Arbre aux hérons sera fourni par d’autres budgets publics ? Excès de prudence à Calais ou douce illusion à Nantes ?
  • Calais attend 1,1 million de visiteurs par an. « Chaque visiteur dépense environ trente euros quand il vient, ce qui représente trente millions d’euros injectés dans l’économie locale, sans compter les transports », a assuré François Delarozière à Nord Littoral. C’est sûr et certain, d’où l’indicatif présent. Mais parmi les visiteurs qui passent voir le Grand éléphant à Nantes, combien dépensent 30 euros ? Or il s’agit d’une moyenne : pour un visiteur qui vient regarder à l’œil, il en faut un autre qui dépensera non pas 30 mais 60 euros. Les 30 millions de Calais (HT ou TTC, au fait ?) sont aussi improuvables qu’improbables.
  • Environ 40 % des visiteurs des Machines de l’île viennent de Loire-Atlantique. Les locaux pourraient représenter aussi une bonne partie des visiteurs de Calais. C’est-à-dire qu’une bonne partie des recettes espérées sortiraient… de la poche des Calaisiens eux-mêmes. Ces millions-là ne seraient pas « injectés dans l’économie locale », ils ne feraient que changer de main.
  • Pas moins de 500 000 billets par an seraient vendus pour une promenade sur le dragon ou l’une des autres mécaniques prévues. Cela pour 200 jours d’ouverture par an, soit 2 500 billets/jour en moyenne. Les Machines de l’île ont annoncé 664 500 billets vendus en 2016 pour environ 300 jours, soit 2 250 billets/jours. 
  • Le coût d’exploitation annoncé par Calais est de 610 000 euros par an. Vous voulez rire ? François Delarozière lui-même annonce la création de 70 emplois directs, soit au bas mot plus de 2 millions d’euros par an rien que pour les frais de personnel !
  • L’exploitation du dragon de Calais devrait être « proche de l’équilibre », affirme François Delarozière. Ce qui rappelle fâcheusement la déclaration d’un responsable du tourisme nantais il y a dix ans : l’exploitation des Machines de l’île devait « tendre vers l’équilibre » à partir de 2009. En fait, elle est toujours restée largement dans le rouge. Nantes a encore versé 1,59 millions d’euros HT de subvention aux Machines l’an dernier. Depuis dix ans, chaque fois qu’un visiteur achète un billet, les contribuables nantais y rajoutent environ 2 euros.
  • Et si jamais Calais suivait la même voie, le déficit pèserait sur des contribuables quatre fois moins nombreux...
  • Dernier détail : malgré ses lourds investissements au profit du Grand éléphant, Nantes n'est pas propriétaire de son image en droit, affaire de contrat. Mais peut-être Natacha Bouchard est-elle meilleure négociatrice que Jean-Marc Ayrault ?
Comparaison n’est pas raison. Mais comparable ne signifie pas non plus raisonnable : tout autant que ceux des Machines de l’île, les chiffres agités à Calais sont fantaisistes.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Nantes, La Roche sur yon, Toulouse, Le Havre (?) et bientôt Calais !

Quel est le but ? Détrôner la tour Eiffel sur les clichés parisiens des prospectus de tour-opérateurs ?....De la France entière ? Exit la baguette et le bourgogne, place à la consécration de la rosière et sa vertueuse réputation à dilapider les deniers publics...

Anonyme a dit…

O.F ce jour :

"En 2018, le Voyage à Nantes passera par le Mont-Saint-Michel. Le VAN s’attaque aux touristes d’Asie, du Canada et des États-Unis" On appréciera au passage le style journalistique. Attaquer des touristes !?

Cette extension normande [désolé pour les bretons] était, si ma mémoire est bonne, évoquée sur votre blog ou en commentaire. Jean Blaise, ni ne lit, ni ne s'inspire de votre prose et c'est dommage car il fut aussi conseillé d'envisager le second et plus proche nid pour collecter des touristes extra-européens. Un aller-retour au départ de Tour ou de Touraine [une flotte de cars Macron climatisés] et Rabelais, Balzac devenaient nantais ! Notre ville est beaucoup trop grande pour un seul Jules Verne !

Anonyme a dit…

Les visiteurs du Van venus hors département (~1/2)sont pour une grosse moitié déversés par les 'excursionnistes', venant principalement d'Angers (le Val de Loire) et de la Rochelle (les plagistes de la côte); le reste est composé de divers coincés là par des congrès ou des expos. Je doute fort que Calais soit un centre de Congrès et d'expositions significatif. Vu que les chiffres délivrés sont ambigus, flous et rares sur le VAN, il est difficile d'avoir des certitudes ancrées sur les étrangers : semble t-il environ 1/8 (=peanuts). Alors, j'ai plus que des doutes sur l'attractivité de monceaux de ferraille même en allant cueillir des touristes au pied de la Tour Eiffel ou au Mont St Michel. La seule certitude que j'ai acquis, c'est que Delarozière est un excellent commercial : il arrive à vendre des pertes. Peut-être y a t-il des caves secrètes de pinard et des distilleries à Calais susceptibles d'attirer les excursionnistes comme dans le Val de Loire?

Anonyme a dit…

"Dernier détail : malgré ses lourds investissements au profit du Grand éléphant, Nantes n'est pas propriétaire de son image en droit, affaire de contrat."... Quelle terrible découverte, Sven, on protège les droit d'auteurs en France ? Et quoi, on ne peut pas prendre l'éléphant en photo et la vendre en carte postale pour se faire de la thune à la place des gens (sans doute des bobos) qui l'ont créé ? C'est scandaleux !

Sven Jelure a dit…

Que les droits d'auteur soient protégés me paraît évidemment une bonne chose, Anonyme du 14 juillet à 16:17. Mais aujourd'hui, une partie des énormes dépenses de communication de Nantes Tourisme (publiques) sert à valoriser une image qui appartient à deux individus (privée). Si la ville de Nantes voulait attacher sa propre image à celle d'une machine, la moindre des choses aurait été de se réserver par contrat les droits sur l'image.
Vous êtes scandalisé par cette idée ? Probablement ignorez-vous que la cession partielle de droits d'auteur est un acte classique et d'élémentaire, couramment pratiqué et prévu par le code de la propriété intellectuelle. Son omission à Nantes résulte soit d'une étourderie soit d'une faiblesse de Jean-Marc Ayrault lors de la discussion du contrat.

Sven Jelure a dit…

Anonyme du 14 juillet 2017 à 10:47, tout à fait d'accord avec vous sur François Delarozière : ce n'est pas seulement un créateur de talent mais un commercial d'une incroyable efficacité. Qu'il ait pu convaincre Jean-Marc Ayrault en 2005 n'est pas un exploit. Mais qu'après les déficits récurrents des Machines il parvienne encore à convaincre certains édiles que ses Machines seront rentables, chapeau ! (A moins bien sûr que ces édiles ne se fassent pas d'illusion et mentent à leurs électeurs, ce sont des choses qui arrivent...) Il a même réussi à faire changer d'avis deux maires de grandes villes qui lui avaient dit non et qui ont fini par dire oui, à Toulouse et à Nantes pour l'Arbre aux hérons. Comment a-t-il réussi à les "retourner" ? Nul ne le sait, et c'est dommage car le cas devrait être enseigné dans les écoles de commerce. La vente du cheval-dragon à un promoteur chinois doit aussi être pleine d'enseignements.