lundi 10 février 2014

Le Mémorial à l’abolition de l’esclavage et ses 8.000 chewing-gums

Nettoyer le Mémorial à l’abolition de l’esclavage  est un travail d’une haute technicité. On s’en rend compte au vu de l’appel d’offres lancé par Nantes Métropole pour le nettoyage courant du monument. Outre les formalités de publicité, une dizaine de documents ont été confectionnés à cet effet : cahier des clauses techniques particulières (CCTP), plan de situation, règlement de consultation, tableau des effectifs, etc. Les candidats doivent répondre à tout un questionnaire couvrant aussi bien le « le niveau de qualification des opérateurs qui interviendront pour réaliser les différentes prestations » que « leur politique générale (…) en matière d’hygiène et de sécurité ». Vu la complexité de la tâche, on comprend pourquoi elle n’est pas assurée tout simplement par les services de la ville.

Les objectifs à atteindre sont fixés avec la plus grande précision. Ainsi, un seul gros déchet du genre canette ou sac poubelle sera toléré dans tout le passage souterrain. Sur l’esplanade, en revanche, on admettra un gros déchet pour 40 m², soit quand même un total possible de 200 cochonneries, auxquelles pourraient s’ajouter jusqu’à 8.000 petits déchets (mégots, capsules, tickets de bus…) et autant de chewing-gums écrasés à raison d’un par mètre carré. L’empoussièrement devra être inférieur à 3 sur l’échelle de Bacharach dans les escaliers, mais inférieur à 1 sur les lames de verre*. Etc. Qui dira la poésie des CCTP ?

Le nettoyage du Mémorial est assuré par Véolia dans le cadre d’un précédent marché. Mais le futur prestataire s’engagera à reprendre le personnel en place, soit l’effectif colossal de « 1 CDI temps plein, agent de nettoiement, au coefficient 107 », dont ses voisins apprendront avec intérêt qu’il est payé 24.047,79 euros brut par an, plus une indemnité salissure mensuelle de 35,22 euros net et une indemnité casse-croûte journalière de 4,532 euros net. L’agent de nettoiement au coefficient 107 ne devra pas seulement manier le balai mais aussi remplir différentes paperasses destinées à un inspecteur des travaux finis, ou plus exactement un « responsable du suivi et de l’exécution du marché (RSEM) » désigné par « la personne responsable du marché ».

L’appel d’offres soulève encore différentes questions d’importance mineure (faut-il dire à présent « Mémorial à… » et non plus « Mémorial de… » ?) ou moyenne (pourquoi un marché de nettoyage passé par Nantes Métropole, alors que la gestion courante du Mémorial a été confiée par la Ville de Nantes au Voyage à Nantes dans le cadre d’une délégation de service public ?). Mais au passage, il met le doigt sur un détail plus gênant dont on reparlera bientôt.
______________
* L’échelle de Bacharach va de 0 à 9, du blanc au noir ou gris foncé. On passe un chiffon blanc sur la surface à contrôler et on compare sa teinte à celle d’un nuancier. Sachant que la surface de contrôle dans le Mémorial est fixée à 10 centimètres carrés et que les lames de verre à elles seules font 800 m², soit 800.000 fois la surface de contrôle, combien de mouchoirs faudra-t-il utiliser pour ce contrôle qu’on imagine journalier ? Question subsidiaire : combien d’agents faudra-t-il affecter à cette tâche ?

8 commentaires:

Tatave a dit…

Beaucoup de questions posées par cet appel d'offre pour le moins surprenant !
On a franchement le sentiment que le suivi, décrit pour cette mission, va coûter plus cher que la mission elle-même!
Sans doute le chemin à suivre pour faire des économies de bouts de chandelles...
Le plus cocasse serait que personne ne réponde à cette appel d'offre.
Pauvres de nous !

Anonyme a dit…

Surprenant également le principe d'un CDI à temps plein...
Peut-être la formule "colossal" soulignait la tellement lourde charge de travail présumée ? Ou bien la "reprise du personnel en place", limité de fait à une seule personne ?
L'ensemble donne un sentiment de disproportion, quelque soit la perspective adoptée.
On imagine difficilement un gars (ou une femme) arpenter la zone à longueur de journée, pour se jeter sur la première deuxième canette venue ! Il serait charitable d'accorder à l'employé la possibilité de surveiller le niveau de poussière depuis l'une des terrasses de café alentour ; les 4,532 euros suffiraient-ils alors à tenir l'ensemble de la journée ? Pas sûr. Il y a la paperasse, heureusement. L'employé pourra employer le reste de son temps plein à remplir, de sa plus belle écriture, les formulaires, que l'on espère nombreux. Un sentiment de vacuité, de mise au placard au grand air pourrait nuire à son enthousiasme. Le visage triste, renfrogné, il semblerait traîner des chaînes... image particulièrement malvenue ! D'où, peut-être, l'extrême technicité requise pour le poste ; un gars (ou une femme) procédant à de savantes mesures, absorbé par leur mise en équation, ne fera certainement pas penser à un esclave moderne. Plutôt à quelque chercheur évaluant la qualité de l'air, à un géomètre-expert au minimum.

Une solution élégante : confier la tache à un artiste peintre, qui planterait son chevalet sur le site, exceptionnel. Le gars (ou la femme), soucieux de la pureté des lignes, se lèverait de temps en temps pour balancer, d'un coup de pied rageur, le détritus qui le trouble. Un artiste veillant sur l'oeuvre d'un artiste, ce serait parfait.

Sven Jelure a dit…

En réalité, le travail occupe actuellement 1,2 ETP (équivalent temps plein), mais faute de pouvoir transférer 20 % d'une personne, la reprise du personnel se limiterait au seul agent coefficient 107. Sinon, vous imaginez la répartition du travail et des formulaires entre le 1 et le 0,2, qui ferait parent pauvre avec ses 0,9064 euro de casse-croûte ! La question est déjà suffisamment compliquée comme cela, j'ai préféré ne pas entrer dans ces détails. Mais si vous aimez les complications, en voici une autre : d'après l'appel d'offres, le personnel sera soumis au régime du personnel de nettoyage, hélas Véolia adhère à la convention du personnel de gestion des déchets. L'agent coefficient 107 va en plus se trouver ballotté d'un régime à l'autre.

Leblanchet a dit…

en mars 2013, un nettoyage était annoncé par OF avec des précisions sur le domaine d'intervention :
"Cet entretien, qui sera renouvelé tous les ans, est l’occasion de nettoyer, notamment, les bassins et les pompes.

Tout au long de l’année, le bassin se remplit d’eau de pluie et de feuilles des arbres. Pendant la maintenance, le bassin sera complètement vidé, nettoyé et rempli. La fermeture permettra également un nettoyage plus approfondi des lames de verre et la maintenance du système audio."

Il ne semble pas dans les attributions de la personne recrutée d'assurer la maintenance des bassins et du système audio? Il ne s'agirait donc que d'une fraction de nettoyage, d'autres marchés seraient-ils à prévoir pour les bassins, les pompes et le système audio?

Sven Jelure a dit…

Non, la maintenance des bassins n'est pas comprise dans le marché, pas plus d'ailleurs que le nettoyage des graffitis. Mais si le nettoyeur constate un graffiti injurieux ou politique (sic), il doit tout de suite prévenir qui de droit.

Anonyme a dit…

Une "Brigade anti-tag" veille effectivement à la neutralité des façades (plutôt qu'à leur propreté) : lorsqu'un nantais contacte le service municipal ad hoc pour se plaindre d'un graffiti, la première question qui lui est posée est "Est-ce un graffiti à caractère politique ?" Si la réponse est positive, l'intervention sera express ; dans le cas contraire...

Moralité (immorale) : pour être débarrassé d'un tag, il suffit de le taguer à son tour, en lui donnant une dimension injurieuse, et politique ! Du fait de la plus-value créative liée à la manoeuvre, on se sentira plus nantais encore, dans une ville rendue plus attrayante encore.

Anonyme a dit…

Au final, cet appel d'offre(s) de très haute technicité administrative n'est rien d'autre qu'une petite annonce, type : "Recherche concierge à Nantes". Le service à fournir est celui qu'on attendait jadis d'un concierge : nettoyage, vague surveillance, disponibilité (les 0,2 ETP supplémentaires...). Mais il n'y a plus vraiment de concierge aujourd'hui, ni de conciergerie. Le personnel de maison est généralement impersonnel, et motorisé ; il n'est plus à demeure (une partie de ce qu'il gagne en liberté est perdu en transport en commun, de ce fait).

Il n'y a donc pas de conciergerie au Mémorial, et, par conséquent, pas de concierge possible ; une conciergerie, cependant, autoriserait la présence d'un concierge - incontestablement l'homme de la situation, ou la femme de l'appel d'offre(s).
Lançons alors un appel d'offre(s) pour la création d'une Conciergerie, accolée au Mémorial.
Mieux : un concours, dont le vainqueur serait... Jean Nouvel ! Il y a bien quelques éléments (défectueux) du Palais d'en face à recycler, et cela permettrait de diminuer les coûts de construction, faire du réemploi, green architecture, etc. Et pour ceux qui n'auraient toujours pas compris, à cette association de Monuments correspondrait une association d'idées : Mémorial à l'abolition de l'esclavage ----> Palais de justice ; sous sa forme réduite : esclavage ----> justice. Que l'on pourrait prolonger comme suit : esclavage ----> justice ----> réparations (l'autre avantage de la réalisation d'un projet projeté par Jean Nouvel, c'est que des réparations, il y en aura forcément).
Problème : l'intégrité de l'oeuvre (celle du Mémorial) ne serait pas respectée.

Solution : un concours, dont le vainqueur serait... Dominique Perrault ! L'extension du Musée Dobrée lui ayant apparemment échappé, la Conciergerie le dédommagerait. Et Nantes aurait une nouvelle décoration à accrocher à son torse bombé. Ce grand maître du miroir en architecture aura dans ses cartons la solution la plus économique (il faut faire des économies, en plus des grands projets attractifs) : cacher un algeco minable (pour le concierge) derrière un Très Grand Miroir. Résultat : un deuxième Mémorial en plus du premier, et la Conciergerie (la Très Grande Conciergerie). Ce reflet à l'identique du Mémorial présenterait, de plus, l'avantage d'un artifice comptable inédit (pour vous, cher Sven, qui en raffolez) : avec deux Mémoriaux, la municipalité pourrait légitimement diviser par deux les coûts globaux (projet, réalisation, et entretien) du seul Mémorial. La bonne affaire ! La saine gestion.
Problème : si l'intégrité de l'oeuvre (celle du Mémorial) est doublement respectée, la réputation aquatique de Dominique Perrault n'est pas des meilleures (la Très Grande Bibliothèque Nationale de France prend l'eau, et les livres inestimables qu'elle devait protéger avec...). Et le Mémorial est vraiment, vraiment lié à l'eau. Projet excellent pour la Com. de Nantes, mais risible pour celle Dominique Perrault. Dommage.

... à suivre ...

Anonyme a dit…

... la suite ...

Nouvelle solution : l'artiste himself.
Krzysztof Wodiczko est l'auteur du projet du Mémorial (avec Julian Bonder) ; lui demander de réaliser la Conciergerie évacuerait toute les objections relatives à l'intégrité de l'oeuvre. Cet homme ne serait pas assez fou pour se retourner contre lui-même. Encore que ? Mais justement ! La solution se trouve à deux pas de chez nous, à Carquefou : c'est le Frac des Pays de la Loire qui est propriétaire du "Homeless Vehicle". Ce chariot tubo-futuriste multifonctionnel a été créé par Krzysztof Wodiczko himself, en 1988, pour permettre à des sans-abris de transporter leur rares possessions, de dormir (dans le tube), de se laver (parait-il). Cette réponse pragmatique est en même temps une mise en accusation de la société toute entière : comment cela est-il possible ? "Homeless Vehicle" n'est pas fait pour végéter dans une réserve climatisée, il doit souffrir de la corrosion, des météores et du vomis : il doit témoigner au grand jour de la vie effroyable de ces personnes que nous préférons ignorer. Accessoirement, il ferait un local tout à fait convenable pour un employé très correctement rémunéré (c'est une réponse pragmatique ambiguë, ne l'oublions pas).
Krzysztof Wodiczko a souvent questionné les édifices publics qui "mettent en évidence la lourde charge historique et politique de monuments symbolisant le pouvoir, la bureaucratie et le triomphe, détournant ainsi la fonction sociale de ces lieux établie par les autorités, qui les présentent comme des attractions culturelles, touristiques et historiques. Ainsi, il invite le public à prendre conscience des réalités qui se cachent derrière ces monuments symboliques." (merci Wikipédia, et désolé pour le style)
La situation gagne donc en ambiguïté lorsque c'est Krzysztof Wodiczko himself qui réalise un moment pour complaire au pouvoir himself... Faire transiter un "Homeless Vehicle" des réserves du Frac au Mémorial lui permettrait d'interroger sa propre institutionnalisation (assez fou - ou malin - pour se retourner contre lui-même). L'artiste était-il devenu naïf au point de ne pas se rendre compte de la manoeuvre de marketing politique en quoi consistait le Mémorial ? Cette prostitution de l'abjection qu'a été l'esclavage n'était-elle pas une autre abjection, à laquelle il offrait son concours ? Bien moindre, certes, mais quand même...

Pour conclure : maintenant que nous avons trouvé la conciergerie, reste à trouver le concierge : "Recherche concierge à Nantes, pour Monument ambiguë".