mercredi 28 mars 2018

Cap 44 : Vue sur Loire pour hérons mécaniques ou pour Nantais en chair et en os ?

La municipalité nantaise s’apprête à lancer une « concertation citoyenne » sur le sort de Cap 44, ce bâtiment bleu ciel situé en bord de Loire au-delà de la butte Sainte-Anne, face à la carrière de Miséry. Puisqu’il y a « concertation », diront les mauvais esprits forts de l’expérience acquise, c'est qu'elle a fait un choix et va tenter de l’imposer en douce. À la veille de son lancement, la question se présente ainsi :
« Quels usages imagineriez-vous sur le site CAP 44 – les grands moulins de Loire ? Et quel niveau de transformation du bâtiment ces usages induiraient-ils , en cohérence avec l'aménagement du secteur de la carrière dans sa globalité ? »
Tiens, on nous a dit maintes fois qu’il fallait imaginer la carrière de Miséry en cohérence avec l’aménagement du secteur du Bas-Chantenay, ce qui paraissait raisonnable. Et maintenant, quand il est question de l’extrémité est du Bas-Chantenay, il faudrait renverser l’ordre des facteurs ‑ l’imaginer « en cohérence avec l’aménagement du secteur de la carrière » ?

Déjà, les communicants municipaux orientent le débat vers une question plus spécifique, récurrente dans les « indiscrétions » livrées à la presse (voir par exemple 20 Minutes d’aujourd’hui) : Faut-il détruire Cap 44 ?

Du temps de Jean-Marc Ayrault, la question ne se serait pas posée. Tout ancien bâtiment industriel un peu remarquable était sacré – d’où la transformation abracadabrantesque de la Halle Alstom, où l’on a cherché à marier la carpe et le lapin, aménager des locaux universitaires fonctionnels et conserver l’impressionnante majesté de l’usine, sans vraiment réussir ni l’un ni l’autre.

Focaliser le débat sur le seul Cap 44 n’est pas neutre. En l’état, beaucoup diront que ce bâtiment bleu ciel est moche. Des goûts et des couleurs… Mais Cap 44 n’est pas seul. Avec le parking voisin et les terrains situés plus à l’est, jusqu’à la piste pour hélicoptères, on parle en réalité d’environ 1,5 hectare de terrains en bord de Loire, avec vue sur Trentemoult, les deux bras de la Loire et le Hangar à bananes.

La question devrait donc être : Si l’on détruit Cap 44, que va-t-on construire à la place ? Et si on le garde, que va-t-on construire autour ? Détruire Cap 44 sans le remplacer aurait pour unique intérêt d’assurer une vaste vue sur Loire aux branches supérieures de l’Arbre aux Hérons (et alors, pourquoi ne pas le construire carrément en bord de Loire ?). Mais ce serait abandonner une opportunité immobilière exceptionnelle. Je ne sais trop combien vaudrait le terrain à bâtir (discret appel du pied à MM. les agents immobiliers…), mais à 500 euros du m², il y en aurait pour 7,5 millions. Tirer un trait dessus serait augmenter d’autant le coût réel de l’Arbre aux Hérons pour la collectivité.

Mais le problème n’est pas seulement financier. Vu la configuration des lieux et la courbe de la rive, ce terrain est le seul endroit du Bas-Chantenay où une construction serait visible depuis le quai de la Fosse. Si l’on veut assurer une continuité urbaine avec le centre-ville, la logique ne voudrait-elle pas qu’on construise là un bâtiment de prestige qui marquerait la pointe du nouveau quartier et affirmerait ses ambitions ? (Discret appel du pied à MM. les architectes et urbanistes…) Et en plus, ses arrières auraient vue sur l’Arbre aux Hérons…

jeudi 22 mars 2018

Kickstarter n’en dit pas assez sur L’Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree

En retard sur une bonne partie de la presse française, le quotidien finistérien Le Télégramme affirmait hier à son tour que « les créateurs du grand éléphant, sur l’île de Nantes, viennent de lancer la construction de leur nouvelle attraction touristique, un monumental Arbre aux Hérons » -- une « information » inexacte mais néamoins issue d’une dépêche AFP.

L’AFP et les autres ont une excuse : les promoteurs de l’attraction eux-mêmes écrivent que « LES MACHINES DE L’ÎLE ET LA COMPAGNIE LA MACHINE CONSTRUISENT L’ARBRE AUX HÉRONS ». Le monde entier peut lire cette affirmation au présent de l’indicatif, en français et en anglais, en capitales et sans réserves, sur le site de Kickstarter. Bien entendu, L'Arbre n'est pas en cours de construction, il est seulement en projet.

L'immeuble Cap 44 a carrément été effacé de la
présentation du projet affichée sur Kickstarter
Ce qui soulève un petit mystère. Leader mondial du financement participatif, Kickstarter est une entreprise sérieuse qui aide des milliers de créateurs à réaliser leur œuvre dans différents domaines. Sa charte et ses règles fixent un cadre visant à protéger les contributeurs. Elles exigent de la transparence dans la présentation des projets.

Cependant, Kickstarter n’effectue pas d’examen a priori des projets – et ne semble pas avoir bien réalisé, lors de la traduction de ses règles en français, que ce mot est un faux-ami. Le mot anglais « project » désigne une œuvre, une réalisation, un chantier. En français, « projet » désigne une intention de réaliser, ce qui, déjà, est davantage qu’une nuance. Kickstarter, et c’est curieux, ne semble pas non effectuer un contrôle strict des informations affichées sur son site. Car on décèle sans peine des divergences entre sa présentation du projet Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree et les règles, principes et définitions affichés par Kickstarter.

Ce que dit Kickstarter
La réalité
Les réalisateurs, musiciens, artistes et designers que vous découvrez sur Kickstarter contrôlent leurs projets et structurent leur idée de façon indépendante. Ils en sont entièrement responsables.
Les designers de L’Arbre aux Hérons ne contrôlent ni la réalisation ni même l’intention de réaliser leur projet. Il ne sera réalisé que si Nantes Métropole le décide. Propriétaire du nom « Arbre aux Hérons » et du terrain envisagé, elle serait responsable de la réalisation.
Les créateurs restent propriétaires à 100 % de leur travail.
Le propriétaire de L’Arbre aux Hérons, s’il est réalisé, sera Nantes Métropole.
Les créateurs ne peuvent ni induire les autres utilisateurs en erreur ni présenter des faits de manière erronée
Le titre de la page de projet Kickstarter, « Les Machines de l’île et la Compagnie La Machine construisent L’Arbre aux Hérons », donne l’impression que la construction est lancée alors qu’elle n’est même pas décidée. À tel point que l’AFP et un grand nombre de journaux s’y sont trompés.
Nous demandons aux créateurs de projets de fabrication complexes (p. ex. : un gadget) de montrer un prototype de ce qu'ils fabriquent. Les rendus photoréalistes ne sont pas autorisés.
La présentation du projet sur Kickstarter comprend plusieurs représentations imaginaires telles qu’un arbre en lévitation et une vidéo en images de synthèse (hérons mécaniques en vol au-dessus de l’océan, etc.). Elle s’achève sur une vue de la Loire où un bâtiment entier (Cap 44) a été effacé.
Chargé de la réalisation du projet, le créateur est la personne ou l'équipe à l'origine de l'idée.
Le créateur du projet enregistré par Kickstarter est M. Bruno Hug de Larauze, alors que l’idée provient notoirement de MM. Orefice et Delarozière. Personne n’est chargé de sa réalisation, hypothétique à ce jour.
La vérification de l'identité est obligatoire pour tous les créateurs. Dans la biographie de chacun d'entre eux, vous trouverez des ressources complémentaires : un lien vers un site Web, des informations générales pertinentes ou, dans certains cas, un compte Facebook connecté.
Aucune biographie de M. Hug de Larauze ne figure sur la page du projet. La mention de son nom est accompagnée d’un lien vers le site web des Machines de l’île, où il n'est pas cité une seule fois. Kickstarter n'indique pas sa fonction réelle.
Vous créez un projet à votre nom ou pour le compte d'une entité juridique enregistrée à laquelle vous êtes affilié.
Bruno Hug de Larauze n’est pas affilié aux Machines de l’île, qui ne sont d’ailleurs pas une « entité juridique enregistrée » mais un simple département de la SPL Le Voyage à Nantes.
Une suspension de projet a lieu si notre équipe Intégrité découvre que les règles de Kickstarter n'ont pas été respectées. Voici quelques exemples :
[…] Déformation ou non-communication de faits importants au sujet du projet ou de son créateur.
Les données utilisateur que le créateur a remises à Kickstarter ou à l'un de nos partenaires sont incomplètes ou erronées.
Le créateur tente de faire passer le travail de quelqu'un d'autre comme s'il s'agissait du sien.

À ce jour, la construction de L’Arbre n’est pas décidée. Il fait seulement l’objet de pré-études de faisabilité – celle-ci n’étant donc pas acquise. La décision est aussi suspendue au co-financement de l’opération par d’autres acteurs publics (inconnus à ce jour) pour un tiers et par le secteur privé pour un troisième tiers. Le projet est donc soumis à des aléas importants qui ne sont pas signalés par Kickstarter. L’utilisateur Kickstarter qui a inscrit le projet a choisi comme nom Les Machines de l’île / Arbre aux hérons ; son identité vérifiée est Bruno Hug de Larauze. Mais le projet n’appartient ni aux Machines de l'île ni à M. Hug de Larauze.
Votre objectif représente le financement minimum dont vous avez besoin pour aller au bout de votre projet et produire, puis expédier, vos récompenses.
L’objectif fixé sur Kickstarter, 100.000 euros, ne représente que 0,29 % du financement minimum nécessaire pour aller au bout du projet, soit 35 millions d’euros – sans même parler des récompenses, une goutte d’eau supplémentaire. La page de projet Kickstarter signale seulement incidemment que 34,9 millions d’euros devront être trouvés en sus des 100.000 euros demandés.
Quand un projet est intégralement financé, le créateur est responsable de sa réalisation, mais aussi des récompenses promises aux contributeurs. Son obligation fondamentale envers les contributeurs est de terminer l'œuvre ou le produit promis.
Les 100.000 euros demandés ont été obtenus dès le 7 mars. Depuis cette date, donc, M Hug de Larauze assume l’« obligation fondamentale » de terminer l’œuvre. Malgré le poids énorme qui pèse sur ses épaules, Kickstarter ne donne aucune précision à son sujet.
Quand un projet est surfinancé, les contributeurs se posent quelques questions : qu'adviendra-t-il des fonds « en trop » ? Si l'objectif de financement du créateur était de 5 000 € et qu'il a récolté 25 000 €, que va-t-il faire des 20 000 € dont il n'avait pas besoin ?
Dans la plupart des cas, ces fonds […] serviront à la production et à la distribution d'un plus grand nombre de récompenses.
Parfois, […] le créateur réinvestit cet argent dans son projet et crée quelque chose d'encore plus beau, pour ses créateurs et pour lui-même. […]
Dans d'autres cas, un surfinancement donne lieu à de meilleures marges : le projet devient une source de bénéfices pour le créateur.
Le projet Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree est d’ores et déjà surfinancé, au sens de Kickstarter : à cette date, il a déjà obtenu plus de deux fois les 100.000 euros demandés. Mais comme il nécessite en réalité 35 millions d’euros, soit 350 fois son objectif Kickstarter, le surfinancement n’aboutira qu’à réduire légèrement la part devant être apportée par d’autres donateurs privés.

dimanche 18 mars 2018

La boîte en contreplaqué qui accueille les visiteurs à Nantes

Les dizaines de milliers de participants, supporters et bénévoles d’Odyssea ont pu admirer ce matin l’une des curiosités architecturales de la ville de Nantes, époque Jean-Marc Ayrault : l’édicule par lequel les piétons accèdent au parking cathédrale depuis le cours Saint-André.

Pour altérer le moins possible la belle enfilade des cours de part et d’autre de la colonne Louis XVI et du chevet de la cathédrale, on a construit en 2007 un parallélépipède entièrement vitré qui ne cachait rien du fonctionnement de l’ascenseur. Un décor sablé lui ajoutait un brin d’élégance.

Hélas, le cours reste utilisé de temps en temps comme parking, et surtout il accueille chaque année deux fêtes foraines. Un malencontreux coup de pare-chocs et bing ! l’une des vastes vitres s’étoile. Les dégâts commencent dans les mois suivant l’ouverture du parking.

Quelques remplacements de pans du vitrages ont lieu épisodiquement. Mais la situation se dégrade inexorablement. On ne remplace plus les vitrages que par des panneaux de contreplaqué qui prennent vite un aspect sale et vétuste. Il aurait pourtant suffi de pas grand chose pour protéger l’édicule. Étrangement, la grille d’aération qui la jouxte a eu droit à plus d’égards : on l’a entourée de plots en béton pour éviter les roues imprudentes. Ils n’ont fait que rendre l’ensemble plus hideux encore.

Depuis des années, Nantes semble avoir baissé les bras. Aujourd’hui, l'élégant parallélépipède vitré s'est entièrement mué en une construction de bidonville souillée de graffitis. Les touristes venus de loin, de l’étranger peut-être, pour contempler la « belle ligne » du toboggan « posé sur le château », comme dit Jean Blaise, et qui se garent au parking cathédrale ont pour première vision de Nantes, une fois descendus de voiture, cette grosse boîte malpropre en contreplaqué.

Le cours compte plus de 80 arbres, chacun entouré de quatre potelets peints en vert nantais – y compris quand deux auraient suffi, pour tous les arbres protégés d’un côté par le muret du cours. Sur plus de 320 potelets, on aurait aisément pu en mettre de côté une vingtaine pour protéger discrètement à la fois l’édicule et la grille d’aération. Il faut croire que l’idée était trop compliquée pour Nantes Métropole.

vendredi 16 mars 2018

La France entière croit savoir que L’Arbre aux Hérons est en construction

« À Nantes, la construction du monumental Arbre aux hérons est lancée » annonçait Presse Océan avant-hier sur son site web*. Au même moment ou presque, les lecteurs de France Soir, de Libération, de La Croix, de La Dépêche, de La Voix du Nord, du Courrier Picard, de L’Union, de L’Est éclair, de Corse matin, de L’Ardennais, de La Provence, de La Manche libre, de La République des Pyrénées, du Courrier de l’Ouest, du Maine Libre, du Courrier cauchois, de Le Point, de L’Express, de L’Obs, de Capital, de Boursorama et de bien d’autres encore, ont pu lire le même article, rédigé en réalité par l’Agence France Presse (AFP), sous ce même titre : « À Nantes, la construction du monumental Arbre aux hérons est lancée ».

Comme chacun sait à Nantes, c’est faux. La construction de L’Arbre aux Hérons n’est pas « lancée ». Seules le sont des « pré-études » ‑ pas même des études ‑ qui doivent durer deux ans. Le conseil métropolitain du 8 décembre 2017 a précisé qu’elles « permettront de vérifier la faisabilité technique de l’œuvre dans le cadre des contraintes du site et de stabiliser son coût de réalisation ».

Avant de lancer la construction, et même de la décider, il est raisonnable de s’assurer qu’elle est faisable, non ? D’accord, la question pourrait n’être que rhétorique. Comme la principale de ces études a été confiée à François Delarozière et Pierre Orefice, concepteurs du projet, on serait bien étonné qu’elle aboutisse à une réponse du genre : « non, ça n’est pas faisable ». Mais d’un autre côté, qui pourrait croire que le conseil de Nantes Métropole ait voté 2,5 millions d’euros pour des études dont il connaîtrait déjà la conclusion ?

En tout état de cause, la nouvelle diffusée par l’AFP est au minimum « très exagérée », comme disait Mark Twain de l’annonce de sa mort. Et comme aurait pu le dire Martin Bouygues quand, en 2015, l’AFP, justement, a annoncé à tort son décès. Là, il n’y a pas mort d’homme. Mais tout de même, à une époque où tout le monde conspue les « fake news », l’AFP devrait mieux contrôler sa production.
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* L’article n’a pas été repris dans la version papier de Presse Océan, qui titrait lendemain sur l’« opération de com’ à 500 000 euros » organisée par Nantes Métropole dans la carrière de Miséry. Quelqu’un a dû réaliser que la nouvelle était fausse.

mardi 13 mars 2018

Financement de l’Arbre aux hérons : (4) difficile de tenir la distance

L’Arbre aux Hérons doit être financé pour un tiers, soit près de 12 millions d’euros, par les entreprises et les particuliers. Pour l’instant, on n’en est qu’au au financement participatif via Kickstarter : une goutte d’eau dans l’océan budgétaire prévu. Et un amuse-gueule pour un traitement sarcastique du sujet. Il y aura plus à dire quand on passera au financement par les entreprises !

Surtout si les promoteurs du projet persistent à multiplier les déclarations hasardeuses. Pierre Orefice « se dit qu’il n’est pas impossible que la cagnotte dépasse les 500 000 euros, voire le million d’ici la fin du mois d'avril, quand la campagne prendra fin », rapporte le site Konbini.com à propos de l’opération Kickstarter. Et pourquoi pas ? Les campagnes de financement participatif réussies bénéficient d’un effet boule de neige : elles montent progressivement en puissance.

À cette heure, ce n’est pas le cas pour L’Arbre aux Hérons. Après une préparation active auprès d’un public identifié, la campagne est partie relativement fort – sans toutefois couvrir la somme visée en 24 heures, comme l’a cru trop vite Euradionantes – puis s’est vite essoufflée. Les 100.000 euros ont été atteints le deuxième jour. Mais au 13 mars à 8h00, soit exactement une semaine après le lancement de la campagne, on en était à 179.505 euros. Entre le premier jour et le septième, le flux des promesses de don a été divisé par seize.

Portrait de Grouchy
par Rouillard
Les organisateurs des meilleures campagnes gardent toujours des réserves pour les jeter dans la bataille au bon moment, comme Napoléon avec l’armée de Grouchy le jour de Waterloo. Enfin… l’exemple n’est peut-être pas optimal, mais on voit l’idée. Pierre Orefice en est bien conscient. « Nous avons gardé des cartouches pour tenir le buzz », confiait-il à Magali Grandet, de Ouest France, le lendemain du lancement.

La première de ces cartouches a été tirée dimanche. Elle est destinée aux contributeurs les plus généreux. Ce qui se comprend : un seul contributeur à 1.000 euros rapporte autant que cinq cents contributeurs à 2 euros. Le site de la campagne sur Kickstarter s’est donc enrichi des promesses ci-dessous :
  • « Pour la contrepartie à 500€, nous vous offrons en plus un 1 pass ambassadeur nominatif d'une durée de 10 ans (invitation permanente pour la visite de l'Arbre 2022/2032)
  • « Pour la contrepartie à 1 000€ nous vous offrons en plus 2 pass ambassadeurs nominatifs d'une durée de 10 ans (invitation permanente pour la visite de l'Arbre 2022/2032) »
L’effet ne s’est pas révélé colossal : en deux jours, trois nouveaux contributeurs à 1.000 euros se sont déclarés. Pas un seul à 500 euros. Mais ces nouvelles contreparties pourraient avoir ouvert une boîte de Pandore. On y reviendra.

dimanche 11 mars 2018

Financement de l’Arbre aux hérons : (3) pas sûr que John Lemon enthousiasme les Américains

À partir de 10 euros de don, les contributeurs de la campagne de financement de L’Arbre aux Hérons sur Kickstarter ont droit à un « titre de copartage nominatif », sous forme numérique (mais néanmoins « signé par les auteurs » ?) ou, à partir de 50 euros, « en impression luxueuse : papier spécial, dorures, marquages en relief ».

Le document se présente comme un titre obligataire à l’ancienne, du temps où les valeurs mobilières n’étaient pas encore dématérialisées. Le clinquant visait alors à rassurer les épargnants. La multiplication des gaufrages, filigranes et autres zigouigouis faisait sérieux et dissuadait les faussaires. Mais pas les révolutionnaires : parmi les plus beaux de ces titres figuraient les emprunts russes de nos arrière-arrière-grands-parents, fantômes d’économies englouties.

Cet « à la manière de » plutôt réussi confirme à sa façon l’hypothèse émise ici : il semble que l’opération Kickstarter ait été préparée au mois d’octobre sous la bannière du Fonds de dotation de l’Arbre aux Hérons puis réétiquetée Machines de l’île avant son lancement au mois de mars. Il comporte dans un petit cartouche rond une représentation très stylisée de l’Arbre aux Hérons surmontée de la mention : « LE FONDS DE DOTATION ». Sur Kickstarter, on retrouve le même symbole, mais surmonté désormais de la mention : « LES MACHINES DE L’île »*.

Un fac-simile du « titre de copartage » est visible sur le site Kickstarter. Il est établi au nom de John Lemon Detroit – USA, sans doute pour donner l'impression d'une opération internationale. À cette heure, 3,7 % des contributeurs du projet sont localisés aux États-Unis. Pas un raz-de-marée. Il est d'ailleurs probable que nombre d'entre eux se fichent de L'Arbre aux Hérons comme de l'An quarante. Car il y a beaucoup de serial-contributeurs là-bas. Quand Tieg Zaharia finance 4.680 projets, Julio Terra 1.957 ou David Gallagher 647, par exemple, leur versement dénote sans doute un intérêt pour le financement participatif en général plus que pour l’Arbre aux Hérons en particulier. (Les trois personnes citées sont au demeurant des salariés de Kickstarter.)

Quant à « John Lemon », il est inconnu au bataillon, ou presque : c’est une marque de boisson au citron. Mais en argot américain, « lemon » signifie le plus souvent « bagnole », « tacot » ou « tas de ferraille » ‑ une voiture de mauvaise qualité. Avoir localisé cet ami de l’Arbre aux Hérons à Detroit, capitale de l’automobile américaine, est du plus haut mauvais goût !
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* Les affiches visibles en ville sur les « sucettes » publicitaires, qui ont dû être conçues bien avant le lancement de la campagne, sont également signées du Fonds de dotation et non des Machines de l’île. Ce qui peut déjà constituer une entorse à la loi si l'espace est fourni gratuitement puisque un fonds de dotation ne peut recevoir de financement public sous quelque forme que ce soit, y compris « par prêt gratuit de personnel, de locaux ou de moyens quelconques ».

mercredi 7 mars 2018

Financement de L’Arbre aux Hérons : (2) qui donc est le chef là-dedans ?

Qui est vraiment derrière l’appel de fonds lancé sur Kickstarter en faveur de L’Arbre aux Hérons ? Kickstarter ne se mouille pas et précise : « Kickstarter ne garantit pas les projets et ne se renseigne pas sur la capacité d'un créateur à mener à bien son projet. » Caveat donator, au donateur de se méfier. Quoi ? Se méfier d’un projet comme L’Arbre aux Hérons ? Faut être parano ! Complotiste, même !

Il n’est pourtant pas nécessaire d’être très observateur pour voir que quelque chose cloche. La question du montant n’est qu’un détail. En septembre 2017, Pierre Orefice indiquait à Frédéric Brenon, de 20 Minutes, que la campagne de financement participatif aurait pour objectif de récolter 200.000 euros. Finalement, elle affiche 100.000. Une division par deux, quand même. 

D’autres indices sont plus sérieux. Sur le site web de Kickstarter on peut lire en toutes lettres et en capitales : « Les Machines de l’île et la Compagnie la machine construisent l’arbre aux hérons ».

Personne ne semble s’en étonner. Or c’est complètement faux. Ni Les Machines de l’île ni la Compagnie La Machine ne construisent d'Arbre aux Hérons. À ce jour, il n’est qu’un projet -- un projet de Nantes Métropole, qui a commandé des études de faisabilité mais n’a pas décidé formellement sa construction. Ainsi, des interlocuteurs non habilités demandent aux contributeurs de Kickstarter de financer un projet hypothétique à ce jour, à construire sur un terrain qui ne leur appartient pas, sous un nom qui ne leur appartient pas davantage (la marque L’Arbre aux Hérons a été déposée à l’INPI par Nantes Métropole en avril 2017), et dont la faisabilité n’est même pas assurée !

Si finalement il est construit, L’Arbre aux Hérons n’appartiendra ni à la Compagnie La Machine ni aux Machines de l’île mais à Nantes Métropole. D’ailleurs, c’est simple, Les Machines de l’île n’existent pas. Pas au sens légal, du moins. Elle sont seulement l’un des établissements de la société publique locale Le Voyage à Nantes. Laquelle n’a juridiquement rien à voir avec le projet d’Arbre aux Hérons à ce jour ; on peut seulement imaginer qu'un futur avenant à son contrat de DUP avec Nantes Métropole pourrait la charger un jour de l'exploiter. La Compagnie La Machine, n’est pas davantage propriétaire du projet : elle n'est à ce jour que l’un des membres du GIE chargé des études préalables (en toute opacité…) par Nantes Métropole.

Le référent surprise

Laquelle de ces trois structures, Nantes Métropole, Le Voyage à Nantes, la Compagnie La Machine (un établissement public de coopération intercommunale, une société publique locale, une association loi de 1901) est le véritable interlocuteur de Kickstarter ? Aucune des trois : derrière un compte Kickstarter, il doit y avoir une personne physique âgée de 18 ans minimum. Alors, qui donc a ouvert le compte L’Arbre aux Hérons / The Herons' Tree sur Kickstarter en octobre 2017, bien avant le lancement de la campagne ? Voici la réponse fournie par la plate-forme elle-même :


M. Hug de Larauze, pourtant, n’a aucun titre pour parler au nom des Machines de l’île, pas plus que du Voyage à Nantes, de la Compagnie La Machine ou de Nantes Métropole – ni, accessoirement, pour assumer la responsabilité du projet... ou recevoir l'argent collecté par Kickstarter. Chef d’entreprise, il préside seulement le Fonds de dotation de L’Arbre aux Hérons. 

Tiens, on l’avait oublié, celui-là ! Créé en grande pompe à l’initiative de Nantes Métropole en septembre dernier, il a pour objet (article 2 des statuts) de « Concevoir et mettre en œuvre la stratégie de recherche de fonds privés d’entreprises, d’associations et de particuliers désireux de participer au financement de l’Arbre aux Hérons », à charge pour lui de transmettre l'argent à Nantes Métropole. C’est donc le Fonds de dotation qui aurait dû lancer un appel aux dons. Les donateurs auraient ainsi pu bénéficier en principe d’une déduction fiscale, ce qui n’est pas le cas avec Kickstarter.

Y a-t-il un copilote dans le héron ?

Et c'est probablement le Fonds de dotation qui a ouvert le compte Kickstarter, d'où la présence de M. Hug de Larauze dans les dossiers de la plate-forme. Mais un grain de sable a dû se glisser dans les rouages. Les raisons envisageables ne manquent pas, car dès le départ, le Fonds de dotation de l’Arbre aux Hérons paraissait juridiquement boiteux

On dirait que ça ne s’arrange pas. Sur le site web des Machines de l’île, on lit à propos de Pierre Orefice :


Le Fonds de dotation, conformément à ses statuts, avait déjà un président et une déléguée générale, dont la définition de poste incluait « la conception et mise en oeuvre de la stratégie de recherche de fonds privés ». On apprend à présent qu'il a en plus un copilote ! Pierre Orefice prend son rôle très au sérieux. Il se répand dans la presse, parle au nom du projet, met au service de l’opération Kickstarter les moyens des Machines de l’île. Dans un tweet de lundi dernier, celles-ci insistaient  : « Le 06/03, sur la plateforme de #crowdfunding @kickstarter, nous lancerons une campagne de financement international ». On note le « nous »…

Cette façon de tirer la couverture à lui n’est pas sans risque. Car Pierre Orefice n’est pas seulement copilote du Fonds de dotation et directeur général des Machines de l’île : co-créateur du projet d’Arbre aux Hérons, il a un intérêt tout personnel à ce que celui-ci soit réalisé, ce qui lui vaudrait de percevoir des droits d’auteur. À trop en faire, il flirterait vite avec l’abus de biens sociaux. Ce qui n’arrangerait pas la santé juridique de l’Arbre.

mardi 6 mars 2018

Financement de L’Arbre aux Hérons : (1) fera-t-il mieux que les chatons explosifs ?

Pourquoi jouer si petit bras ? Depuis ce matin, L’Arbre aux Hérons fait l’objet d’une campagne de financement participatif, ou crowdfunding, sur Kickstarter. Objectif affiché : 100.000 euros. Pour que L’Arbre aux Hérons se fasse, il faudrait que particuliers et entreprises lui fassent cadeau de près de 12 millions d’euros. Avec Kickstarter, ses promoteurs espèrent en trouver même pas 1 % (et même pas 0,3 % du budget total du projet). C’est carrément ridicule.

En même temps, c’est plus prudent. « En France, Kickstarter collecte les déconvenues », titrait le Journal du Net voici quelques mois. Près des deux tiers des campagnes de financement lancées en France sur Kickstarter sont des échecs, alors que plus des deux tiers sont des succès chez ses concurrents français Ululé et KissKissBankBank (il existe aussi une plate-forme bretonne, Kengo.bzh). Pourquoi alors avoir choisi Kickstarter, dont le siège est à Brooklyn ? L'effet du mirage américain, sans doute.

Mais pas d’affolement ! Ici, aucun risque de ne pas aboutir. Selon une pratique fréquente, on a placé la barre assez bas pour être sûr de la franchir. On l’a même placée, cette barre, à un niveau dérisoire. On pourra ainsi se targuer d’un immense succès : couvrir peut-être la totalité de la somme officiellement demandée en une seule journée, puis continuer jusqu’à réunir trois, quatre, cinq fois le montant initial… dix fois même, pourquoi pas ? C’est une pure affaire de com’, et cela n’a rien d’exceptionnel. Le projet de jeu de cartes Exploding Kittens (chatons explosifs) demandait 10.000 dollars ; il en a obtenu 8.782.571.

Pour L’Arbre aux Hérons, une récolte inférieure au million d’euros serait déjà un petit désastre en soi. Ou un gros. Un million est un ordre de grandeur relativement commun sur Kickstarter, où 278 projets ont réuni plus d’un million de dollars (soit 810.000 euros). Un projet français, celui du jeu The 7th Continent, a même récolté plus de 7 millions de dollars, soit largement plus de 5 millions d’euros. Pourtant, un million d’euros ne financerait encore que 2,86 % de L’Arbre aux Hérons !

Mais cela permettra quand même de voir quelle proportion de L’Arbre aux Hérons les Nantais sont prêts à financer bénévolement, et de la comparer à celle qu’ils devront financer par leurs impôts, qu’ils le veuillent ou pas…