À
qui a l’outrecuidance de les critiquer, Johanna Rolland et les
siens reprochent volontiers un Nantes
bashing :
« Nous
avons toujours fait l’objet d’un "bashing" de
l’opposition. Cela remonte à 1983 avec Michel Chauty » Jean
Blaise, Presse
Océan,
21 mai 2014
« Les
campagnes de bashing de Nantes et les émissions à la c… qui sont
toujours à charge », Yann Trichard, Presse
Océan,
26 septembre 2023
« Le
Nantes bashing entendu ces dernières années ne résiste pas à
l’épreuve des faits », Johanna Rolland,
France
3 Pays de la Loire, 27 mars 2025
« Les
acteurs économiques sont nombreux à demander de ne pas alimenter
le Nantes Bashing », Francky Trichet, communiqué, 11 décembre
2025
« Loin
du Nantes bashing et du pessimisme des conservateurs de tous bords,
les faits parlent », Robin Salecroix, X, 4 février 2026
« Voilà
qu'il dénigre les acteurs locaux qui travaillent sur un projet
exceptionnel qui incarne une métropole durable et fait la fierté
de notre territoire. Encore du Nantes bashing. » Thomas Quéro,
Facebook, 8 février 2026
L’anglicisme
fait peut-être chic (« bashing » signifie simplement
« dénigrement »), mais le reproche est mal fondé. Les
critiques s’adressent à ceux qui ont pris de mauvaises décisions,
pas à la ville de Nantes elle-même. Parlez de Rolland
bashing,
si vous y tenez.
Certes,
une hostilité institutionnelle envers Nantes a
pu exister à travers l’histoire. Quand Jules César a soutenu la
construction de Ratiatum, c’était, pensent certains historiens,
pour embêter la tribu des Namnètes, alliés aux Vénètes contre
Rome. Quand les Normands ont brûlé la ville et décapité l’évêque
Gohard en 843, ils leur voulaient sans doute du mal. Quand le roi de
France Charles VIII a vainement attaqué la capitale de François II
en 1487, ses intentions étaient clairement hostiles. Quand, cent
deux ans plus tard, Henri III a d’un trait de plume transférés à
Rennes la chambre des comptes et l’université, il voulait
ostensiblement punir la ville du duc de Mercœur. Et même les
bombardements américains de 1943 n’étaient pas
forcément une amabilité envers la ville.
Alain
Croix, relais contemporain du Nantes
bashing historique
Mais
le « bashing », le dénigrement systématique d’une
ville en tant que telle, en vue de salir sa réputation, n’est pas
si fréquent. Parmi les auteurs anciens, les bons connaisseurs de
Nantes n’en ont rien dit de mal. Rabelais, pourtant prompt aux
sarcasmes, en dit plutôt du bien. Les romans arthuriens voient en
elle une cité prestigieuse. Le grincheux Jean Meschinot, auteur
local des Lunettes
des princes,
premier livre imprimé en France, ne la critique pas. Machiavel, qui
peut avoir la dent dure, n’a pas commenté ses séjours dans la
cité des ducs.
La
première médisance avérée est rapportée par Dubuisson-Aubenay
dans son Itinéraire
de Bretagne en 1636(1).
À l’époque, les clochers de quatre églises nantaises portent des
« gyrouettes » en
forme de main (au lieu du coq traditionnel), Elles s’expliqueraient
ainsi : en 1341, pendant la Guerre de Succession de Bretagne,
« les Nantois ayans livré pour argent aus partisans de Charles
de Blois le comte Jean de Montfort qui estoit à Nantes, se fiant à
eux, Jean le Conquérant son fils […] voulut, pour marque de cela,
que des mains fussent mises au ault des clochers de cette ville, in
signum ac monimentum corruptelae,
parce qu’ils s’estoient là-dedans laissé graisser et corrompre
les mains. »
 |
| Noyades de Nantes, par Joseph Aubert |
Des
traîtres cupides, les Nantais de 1341, qui avaient pourtant soutenu
trois semaines de siège contre l'armée française ? À vrai
dire, Dubuisson-Aubenay doute de cette explication : il a vu une
girouette identique à Coetz (Les Couëts), où elle ne pouvait servir
qu'à indiquer le sens du vent.
Cette
calomnie médiévale trouve néanmoins un relais là où on ne
l’attendrait pas : dans le Dictionnaire
de Nantes
publié en 2013 grâce à une copieuse subvention municipale. Alain
Croix affecte d'y voir une tradition avérée parce qu’elle a été
exposée à Dubuisson-Aubenay par « le très savant dominicain
Albert Le Grand ». En fait de « très savant », ce
Nantais d'adoption est l'auteur d'une Vie
des saincts de la Bretaigne armorique
réputée très fantaisiste. Entre historiens, on sait se ménager...
Le
même Alain Croix, pour une raison opaque, a tenu à publier en
appendice du récit de Dubuisson-Aubenay le fort dénigrant Profil
de Bretagne
de Jean-Baptiste Babin (1663), Nantais mais surtout fonctionnaire
royal. Les « Nantois » montrent
une « horrible ardeur pour le bien » ainsi que « des
rudesses choquantes et des aspretez qui surprennent les étrangers ».
Qui plus est, « comme il n’est pas de peuple plus sujet à
l’envie et que chacun y souffre le martire des prospéritez de son
voisin, ils se déchirent tous par la médisance et sans se faire
justice ny penser à leurs desfautz, ils n’ont de plaisir qu’à
parler de ceux des autres. » Nous voilà habillés pour
l'hiver.
Du
Nantes bashing soft en littérature
Chacun
connaît les quelques lignes féroces de Jules Verne sur Nantes (« Il
faut que cette inepte ville de Nantes ne soit en partie habitée que
par des crétins, des vachers, des albinos »). Ce sont des
propos privés, tenus dans une lettre à son père par un garçon de
19 ans sous le coup d’un chagrin d’amour. Il n’a pas cherché à
leur donner de publicité.
En
revanche, de nombreux littérateurs ont publiquement évoqué Nantes
dans leurs œuvres(2).
Le Nantes
bashing n’y abonde pas. Quelques
auteurs glissent néanmoins des vacheries en douce. « Je crois
que Nantes est une ville assez bête, mais j’y ai tant mangé de
salicoques que j’en garde un doux souvenir », écrit ainsi
Flaubert.
Le
plus faux-jeton est probablement Julien Gracq : « D’où
vient que cette ville qui n’est pas immense, constituée aux
trois-quarts d’immeubles de sous-préfecture, ingrate pour le
regard, dénaturée dans son assise primitive sur la Loire par des
comblements artificiels […] donne si fortement le sentiment d’une
"grande ville"… ? » L’image fabriquée qui
prend le pas sur le réel : on comprend pourquoi Jean-Marc
Ayrault manifestait tant de respect à l’écrivain de
Saint-Florent-sur-Loire.
« Ville
négrière », ça n’est pas du bashing, ça ?
Or,
puisqu’on parle de lui, Jean-Marc Ayrault lui-même est
l’instigateur principal du Nantes bashing le plus manifeste de
notre époque. Et en plus il s’en dit fier ! Grâce à lui,
Nantes est présentée ici et là comme une « ville négrière ».
C’est par exemple le titre d’un documentaire
de l’Institut national de l’audiovisuel (INA)
où l’on retrouve... Alain Croix. Et, circonstance aggravante, la
ville aurait cherché à dissimuler ses fautes (ce
qui est parfaitement faux).
L’essentialisation
est grossière ! Il y a eu des négriers à Nantes ; cela
ne signifie pas que leur trafic soit consubstantiel à l’identité
de la ville (en son temps, la traite ne dépassait pas un cinquième
de l’activité du port de Nantes, qui lui-même n’était pas la
seule industrie de la ville, et elle se déroulait exclusivement
outremer, entre l’Afrique et l’Amérique) et encore moins que les
Nantais contemporains composent, deux ou trois siècles plus tard,
une cité esclavagiste. Mais cet auto-bashing reste pratiqué et
subventionné au plus haut niveau. Et cette persévérance produit
ses effets : quel Nantais ose aujourd’hui se rebeller contre
l’étiquette accolée à sa ville ? La construction médiatique
entreprise depuis plus d’une génération est devenue vérité
d’évangile. Et
Agnès Chauveau, nouvelle présidente de l’INA, présente son
institution en « garante de la vérité »(3).
Entre
« Nantes, ville insécure », bashing contemporain qui
exaspère les chapeaux à plumes municipaux et « Nantes, ville
négrière », autobashing pratiqué par les mêmes depuis
quarante ans, franchement, lequel est le plus offensant et le plus
excessif ?
Voir
le formidable La
Bretagne d'après l'itinéraire
de
Monsieur Aubenay-Dubuisson,
coordonné par Alain Croix, Presses universitaires de Rennes et
Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, Rennes, 2006.
Voir
l’indispensable Nantes
et la littérature – Anthologie
de Patrice Locmant, Coiffard édition, Nantes, 2006.
Caroline
Sallé « Le fonds d’archives de l’INA peut devenir un
garant de la vérité », Le
Figaro,
27 janvier 2026.