Dans un long billet
sur Facebook, Aymeric Seassau, adjoint à la culture communiste
de Johanna Rolland, tire un signal d’alarme : « le
projet Estuaire est en difficulté. Il est en danger. » Le
danger immédiat vient de l’Observatoire de Kawamata, à
Lavau-sur-Loire, ou plus exactement de sa longue passerelle d'accès, dont l’état
est très dégradé.
Pouvoir le dire en
2026 devrait déjà être un motif de satisfaction. Qui aurait
imaginé qu’il en resterait quelque chose vingt ans après ?
Kawamata lui-même n’en espère pas davantage et dit amen à
la destruction de la passerelle.
Projet sympathique à
divers égards, la Biennale Estuaire était néanmoins entachée
d’amateurisme dès l’origine. Son concepteur, Jean Blaise,
s’était lancé à 55 ans dans un type d’événement qu’il ne
maîtrisait pas. Le seul vrai succès de sa carrière, Les
Allumées, de nature très
différente, datait déjà d’une douzaine d’années et avait été
suivi de plusieurs échecs. Les
trois biennales prévues devaient être organisées sous couvert
d’une association, le CRDC, gestionnaire du Lieu Unique.
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Le Pendule de Roman Signer (186 141,94 €) bat stoïquement la mesure à Trentemoult depuis Estuaire 2009. Tic tac...
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La chambre régionale
des comptes a jugé Estuaire sévèrement dans un
rapport de 2011 consacré au CRDC. Aux deux premières biennales
estivales, qui ont coûté respectivement 8,8 et 9,3 millions
d’euros, elle reprochait avant tout un financement inadapté. La
troisième édition, prévue pour 2011, a été repoussée à 2012 et
phagocytée en pratique par la première manifestation estivale du
Voyage à Nantes.
L’immensité de
l’estuaire se prêtait mal à un événement conçu comme un
ensemble et néanmoins composé d’œuvres disparates. Il en
ressortait une impression de saupoudrage. Si quelques œuvres valent
le détour encore aujourd’hui, la plupart étaient anecdotiques et
deux au moins, la maison dans la Loire de Lavau et un canard
gonflable géant, ont été des désastres grotesques.
Ruineux Observatoire
Malgré
une couverture de presse abondante, la fréquentation a été
médiocre. Estuaire 2007, avec six œuvres « pérennes »
et dix-sept œuvres éphémères, a revendiqué 680 000 visites.
Autrement dit, si tous les visiteurs avaient tenu à visiter
toutes les œuvres, ils auraient été au total moins de 30 000,
pour 8,8 millions d’euros de budget, soit pas loin de 300 euros
dépensés en moyenne pour attirer un visiteur, venu souvent des
environs ou du département. En 2009, quatorze œuvres pérennes
(dont huit nouvelles) et treize œuvres éphémères auraient attiré
au total 720 000 visites, pour 170 000 visiteurs. Chacun de
ceux-ci aurait donc visité en moyenne 4,2 sites sur 27 proposés, ce qui dénote un
degré d’intérêt faible.
C’est
seulement en 2017 que la chambre régionale des comptes a révélé
dans un autre
rapport, celui-ci consacré à la SPL Le Voyage à Nantes, le
coût parfois stupéfiant des œuvres d’Estuaire. Aymeric Seassau
se garde de rappeler que la plus onéreuse était précisément
l’Observatoire
de
Kawamata :
850 198,43 euros, hors passerelle.
Si on l’avait fait ériger par un charpentier
des environs selon les règles normales de la commande publique, la
construction aurait sûrement coûté bien moins cher pour un
résultat équivalent. Mais la signature d’un artiste, Japonais de
surcroît, en fait une œuvre d’art, ce qui change tout
financièrement...
L’Observatoire
a été complété en 2009 par un
cheminement en bois. Le cahier des charges initial prévoyait que
l’ouvrage aurait une durée de vingt ans. Mais dès 2012, de
nombreux désordres sont apparus. Il a fallu remplacer l’essentiel
de la structure. « Certes
il y a eu des malfaçons dans la conception et une remise en état
avoisinant les deux millions d’euros que
le Voyage à Nantes ne sait pas financer », constate Aymeric
Seassau. Le tribunal administratif de Nantes a pourtant condamné
différents
protagonistes de la construction à verser plus de 1,5 millions
d’euros en 2018.
Aucune
sorcellerie
Eh !
bien, alors, l’argent est là, non ? Apparemment, non. Il a
été dépensé dans les réparations et les travaux d’entretien du
site contre l’envasement et une végétation envahissante. Et puis
il y a tout le reste, tous les frais occasionnés chaque année par
une dizaine d’œuvres « pérennes » subsistantes. Car,
oui, « le coût d’entretien, de maintenance et de
renouvellement de ce patrimoine va peser à l’avenir dans [l]es
comptes » du Voyage à Nantes, avait souligné la chambre
régionale des comptes en 2017.
L’avait-on
oublié ? Aujourd’hui, se désole Aymeric Seassau, « Nantes
Métropole se retrouve à financer 93% de l’entretien des œuvres
dont 1/3 ne sont pas sur son territoire ». (Ce qui pourrait
être juridiquement un peu limite puisqu’elles sont exploitées
dans le cadre d’une délégation de service public.) « La
Métropole nantaise qui tient le projet à bout de bras n’a pas à
subir de procès en sorcellerie ! » En effet, elle n’a ni
baguette ni magique ni pierre philosophale pour tirer Le Voyage à
Nantes de ce mauvais pas autrement qu’en puisant dans les poches
des contribuables...
« Très
concrètement », ajoute Aymeric Seassau, « nous sommes
aujourd'hui tout à fait prêts à aller plus loin en réunissant,
autour d'une même table, l'ensemble des acteurs publics et privés
du territoire volontaires pour apporter des financements
complémentaires en vue de la reconstruction de la passerelle. […]
Pour coopérer, il faut être plusieurs. » En voilà, du très concrètement, en voilà un
langage énergique ! Estuaire
est sauvé. Presque.