vendredi 20 avril 2018

Au bord du sacrilège, Médiacités démonte le système économique des Machines

Médiacités s’avance audacieusement en terrant glissant : le site d’investigation enquête sur la politique touristico-culturelle de Nantes Métropole. Dans un premier volet, Médiacités avait mis en évidence la « lourde facture des Machines de l’île ». Dans le deuxième volet qui vient de sortir, documenté et sans concession, Les Machines de l’île apparaissent comme une « ingénieuse mécanique à transformer l’argent public » !


« Entre Pierre Orefice, le patron des « Machines de l’île » et François Delarozière, l’inventeur des attractions, les négociations se jouent dans la cordialité et l’estime réciproque » , explique Erwan Seznec, auteur de l’article. « Les deux amis fixent ensemble le format et le prix que la société publique dirigée par le premier (et donc la collectivité) paiera à l’association du second. » En effet, une disposition du code des marchés publics autorise les acheteurs à se dispenser de toute mise en concurrence pour les achats d’œuvres d’art. Et, comme on le sait, Les Machines de l’île veillent toujours à dire que leurs attractions touristiques sont « artistiques ».

« Je ne peux imaginer que Pierre Orefice et François Delarozière ne parviennent pas aux tarifs les plus équitables pour la Métropole comme pour La Machine », déclare Morgan Airiau, délégué général du Voyage à Nantes. Mais à cet administratif diplômé d’une école de commerce, on ne demande pas d’avoir de l’imagination ! L’imagination, c’est justement le domaine de Pierre Orefice et François Delarozière. Et Erwan Seznec de citer le cas du nouveau moteur du Grand Éléphant. Cette œuvre d’art a coûté 413.000 euros H.T. Soit, note Erwan Seznec, le prix d’un bus hybride complet chez Heuliez !

Est-ce une consolation ? Toulouse Métropole, note Médiacités, est en train d’adopter la même voie. Elle va exposer les créations de François Delarozière dans un vaste bâtiment tout neuf dont la gestion est confiée, moyennant 577.000 euros de subvention par an… à l’association La Machine !

mercredi 18 avril 2018

L’Arbre aux Hérons surclassé chez Kickstarter

Tout le monde peut se tromper, moi le premier, mais il y a des multirécidivistes. Les Machines de l’île ont publié hier ce tweet victorieux : 


Le financement participatif de l’Arbre aux Hérons, second de l’histoire de Kickstarter dans la catégorie Arts ? Pas mal du tout, si c’était vrai. Un coup d'oeil aux statistiques officielles de Kickstarter révèle que ça ne l’est pas. Dans la catégorie Art, cinq projets ont réuni plus de 1 million de dollars. L’Arbre aux Hérons est très, très loin derrière.

Comme on l’a déjà montré, Les Machines de l’île ne maîtrisent peut-être pas toutes les subtilités de Kickstarter. Non seulement la catégorie « Art » n’est que l’une des quinze catégories distinguées par le site de financement participatif, mais elle est elle-même subdivisée en douze sous-catégories, dont l’une est intitulée « Art public ». C’est uniquement dans cette sous-catégorie que le projet L’Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree est classé numéro 2, derrière le projet We the People: public art for the inauguration and beyond, qui a recueilli 1.365.105 dollars, soit 3,5 fois plus que le projet nantais à cette heure.

L’Arbre aux Hérons est souvent présenté comme une « sculpture », une sous-catégorie également présente chez Kickstarter. Il a bien fait de se classer ailleurs, car là il ne serait que troisième. La seconde place sur le podium des financements est occupée par « The Official World's Greatest Troll Sculpt By Chuck Williams », qui a recueilli 438.737 dollars.

Mais il aurait aisément dominé le candidat suivant, « Bring Ai Weiwei's Tree sculptures to London's Royal Academy ». Une autre histoire d’arbre. La campagne était destinée à financer une exposition d’arbres morts sculptés par l’artiste chinois Ai Weiwei ; elle a eu lieu (l'exposition, pas la campagne) à Londres de septembre à décembre 2015.

lundi 16 avril 2018

Dobrée, reviens, ils bafouent ton héritage

En France deux fois reine, la duchesse Anne avait tenu à ce que son cœur, après sa mort, revienne à jamais en Bretagne, et plus précisément à Nantes. D’où le reliquaire qui était jusqu’à son vol vendredi dernier la pièce la plus émouvante détenue par nos musées. Une composante essentielle de notre identité, évoquant la douceur des sentiments et non la violence des combats.

« Tout doit être tenté pour sauver le reliquaire du cœur d’Anne de Bretagne », a écrit Philippe Grosvalet dans un tweet. Tout tenter ? Cela va de soi, à quoi sert-il même de le dire, si ce n’est à éviter de poser la question : Pourquoi n’a-t-on pas tout tenté, d’abord, pour protéger le reliquaire ?

Ridiculisé par la pantalonnade du permis de construire du nouveau musée Dobrée, le département aurait au moins pu s’attacher à accomplir parfaitement le peu qui restait à faire dans cet établissement fermé pour l’essentiel depuis plus de sept ans : protéger les collections. J’ai qualifié autrefois Dobrée de « chef d’œuvre du couac ». Hélas ! il y avait encore moyen de faire pire.

Chacun espère que le reliquaire sera retrouvé et les voleurs châtiés. Pour meubler cette attente anxiogène, voici un petit rappel des épisodes précédents vécus par ce malheureux musée, décidément victime d’une malédiction départementale tenace :

·        Schadenfreudobrée

samedi 14 avril 2018

Le mur de Royal de Luxe et le verdict de l’Histoire

La fresque de Royal de Luxe, place Ricordeau, allait être « restaurée début 2018 », disait David Martineau à Frédéric Brenon, de 20 Minutes, il y a déjà plus de six mois. L’idée d’une « restauration » pouvait laisser sceptique : réduit à l’état de ruine malpropre depuis longtemps, le mur paraît mort de chez mort. Qu’importe, le budget prévu, 70.000 euros, devait largement permettre de le ressusciter.

L’adjoint à la culture de Nantes est-il crédible ? Voici déjà la mi-avril, et rien ne se passe. Écaille par écaille, la fresque disparaît inexorablement. Cependant, l’usure n’y est pas uniforme. Certains des 200 personnages représentés à l’origine résistent bien mieux que d’autres aux outrages du temps.

Faut-il y voir un phénomène surnaturel ? Le mur de Royal de luxe s'affiche réactionnaire. Le personnage le mieux conservé est la duchesse Anne de Bretagne. En numéro deux, Jules Verne. Derrière eux, Gilles de Rais, Louis XII, Henri IV et Danyel de Kervégan ne s’en tirent pas trop mal.


De Jean-Marc Ayrault et de ses séides, il ne reste rien d'autre qu'un fouillis indistinct.

jeudi 12 avril 2018

Nantes Food Forum dénoyauté

Nantes Food Forum aura lieu à nouveau cette année, du 3 au 7 octobre 2018, mais vous aurez du mal à trouver une mention d’Artevia sur son site web. Ce cofondateur de la manifestation en a disparu au moment même où il accédait d’un coup à la célébrité nationale, quand Médiapart, le 10 avril, et Le Canard enchaîné, le 11, ont révélé qu’il a laissé au Havre une ardoise de plus d’un million d’euros.

Quand le groupement d’intérêt public du Havre a confié à Artevia les festivités du 500ème anniversaire de la ville, il pouvait ignorer la situation réelle de la société. Il n’avait en main que son bilan au 31 décembre 2014. Il n'en allait pas de même quand Jean Blaise a organisé à Nantes l’événement Nantes Food Forum. Très proche d'Artevia et de son patron Alain Thuleau, comme on l’a vu hier, il savait que la société avait vécu un exercice 2015 catastrophique : elle avait perdu 320.300 euros.

Jean-Blaise avait-il des raisons de croire que 2016 avait été meilleur ? Il aurait au moins dû s’en assurer avant de traiter avec Artevia pour l’organisation de Nantes Food Forum. Il aurait découvert que la société avait en réalité doublé ses pertes. 

Un coproducteur qu'on ne veut plus connaître

Cette précaution aurait été d’autant plus indispensable qu’Artevia n’est pas un simple fournisseur pour Le Voyage à Nantes : Nantes Food Forum est une coproduction entre la SPL, Artevia et un média spécialisé, Alimentation générale. Cette formule suppose une grande confiance dans son partenaire.

Un partenaire que Le Voyage à Nantes fait semblant aujourd’hui de ne pas connaître. Plus aucune mention d’Artevia ne figure sur son site web, pas plus que sur nantes-tourisme.com. Mais la coproduction a laissé des traces ailleurs. Sur le site de Nantes Métropole, on lit par exemple que « Le Voyage à Nantes avec ses partenaires Artevia et le magazine Alimentation Générale lance un nouvel évènement autour de l’alimentation du 2 au 5 juin 2017 ». Artevia est aussi mentionné sur le site de la Ville de Nantes :


 La trace d’un lien indissoluble entre Artevia et Le Voyage à Nantes reste visible aussi du côté de l’Institut national de la propriété industrielle : la marque « NANTES FOOD FORUM MANGER DEMAIN LE MARCHÉ DES PAYS DE LA LOIRE » a été déposée en commun par Le Voyage à Nantes, Artevia et Alimentation générale en avril 2017. À travers son nom, Artevia reste présent dans l’événement !

Qui donc a fait le ménage ?

J’ai dit qu’on avait du mal à trouver Artevia sur le site de Nantes Food Forum. Un œil observateur découvre quand même son logo, un grand « A » bleu, au détour d’une petite vidéo incrustée dans le site, aux côtés de ceux des deux autres partenaires fondateurs, Le Voyage à Nantes et Alimentation générale.


En dehors de cette mention, rien. « Les partenaires 2017 » sont désormais indiqués ainsi : 


Mais sur les copies conservées par Web Archive, début avril 2018, on trouve encore une présentation complète des partenaires fondateurs :


Ainsi, le site Nantes Food Forum a été expurgé. Mais par qui et pourquoi ? Qui a honte de figurer aux côtés d’Artevia (lequel a certes été mis en règlement judiciaire mais n'est pas mis en examen, à ce stade, pour les affaires du Havre) ?

Et puis, pourquoi Nantes Food Forum a-t-il été organisé avec une telle précipitation l’an dernier ? Le « projet » a été présenté au conseil métropolitain du 26 juin 2017, qui a accordé une subvention ad hoc ; la manifestation avait eu lieu en réalité trois semaines auparavant, du 2 au 5 juin !

L’opposition municipale, par la voix de Rozenn Hamel, avait alors exprimé des réserves à l’égard d’une délibération « relativement floue ». Sans nul doute, elle devra à présent exiger des explications supplémentaires.

mercredi 11 avril 2018

Jean Blaise et le million d’impayés du 500ème anniversaire du Havre

« J’ai de l’affection pour lui », déclare Jean Blaise à Emmanuel Vautier, de Presse Océan (11 avril 2018). « Lui », c’est Alain Thuleau, PDG de la société Artevia, qui a planté les festivités du 500ème anniversaire de la ville du Havre, ainsi que viennent de le révéler Médiapart et Le Canard enchaîné.

De l’affection pour Alain Thuleau ? C’est peu de le dire. Artevia et Jean Blaise ont un long passé de collaboration*.

  • Déjà en 2002, lors de la première Nuit blanche de Paris, dont Jean Blaise était commissaire, la recherche de partenaires avait été confiée à Alain Thuleau.
  • En 2007, Jean Blaise a chargé Alain Thuleau d’étudier la faisabilité financière de la biennale Estuaire. Une mission si bien menée que les dérapages d’Estuaire ont valu à Jean Blaise des reproches appuyés de la chambre régionale des comptes.
  • En 2009, Artevia (société créée cette année-là par Alain Thuleau) a défini un schéma d’aménagement culturel et urbain pour l’opération Les Terrasses de Nanterre, dont les commissaires étaient Jean Blaise et Jean de Loisy – lui aussi une vieille connaissance du patron du Voyage à Nantes.
  • En 2012, révèle Médiapart, Jean Blaise a fait partie de l’équipe constituée par Artevia pour établir une préfiguration des festivités du 500ème anniversaire de la ville du Havre. Quelques mois plus tôt, Jean Blaise avait rencontré Édouard Philippe, alors maire du Havre**.
  • En 2014, Artevia a intégré Jean Blaise dans son équipe constituée pour le projet « Réinventer Paris ».
  • En 2015, quand Artevia est chargé par Le Havre de concevoir la programmation des festivités du 500ème anniversaire de la Ville du Havre et de son Port en 2017 (Un été au Havre 2017), elle désigne Jean Blaise comme commissaire de l’opération.
Jean Blaise soutient avoir été désigné par le groupement d’intérêt public constitué autour de la Ville du Havre et non par Artevia. Mais sa participation à la mission de 2012 témoigne de son implication dans le projet d’Artevia. Et il admet que sa prestation a été rémunérée par Artevia. (Combien Jean Blaise, par ailleurs directeur général salarié du Voyage à Nantes, a-t-il touché pour cette prestation assurée à ses moments perdus ? Interrogé par Emmanuel Vautier, il refuse une fois de plus de le dire.)

Jean Blaise connaît donc très bien Artevia et a régulièrement travaillé avec l’entreprise de 2015 à 2017. Quand on lui demande pourquoi Artevia a laissé d’énormes ardoises au Havre (plus d’un million d’euros, selon Médiapart, 2,25 millions d’euros, selon Le Canard enchaîné qui totalise 1,2 million d’euros de dépassement de budget et 1,05 million de fournitures impayées), il a sa petite idée : « Artevia a subi un lourd préjudice lors d’une exposition, fin 2015, à l’Institut du monde arabe ».

De fait, c’est en 2015 que les comptes d’Artevia ont plongé dans le rouge avec 320.300 euros de pertes. On ne peut pourtant parler d’accident ponctuel. En 2016, Artevia a fait pire encore avec 785.900 euros de pertes ! Au 31 décembre 2016, ses capitaux propres sont négatifs à hauteur de 755.900 euros : à moins de mesures drastiques, la situation est désespérée. Ne serait-ce que parce qu’Artevia vit essentiellement de contrats publics, et qu’aucune collectivité sérieuse ne peut attribuer de marché à une société dans un tel état.

Aucune ? Si pourtant : malgré la déconfiture qui menace, Artevia obtient encore un contrat notable :
Hélas, les efforts de ses amis n’ont pas suffi : la société Artevia a déposé son bilan le 25 janvier dernier. « Alain Thuleau en prend plein la gueule », déplore Jean Blaise dans Presse Océan. Il ne devrait pas rester seul.
____________
* Ce recensement n'est sans doute pas exhaustif. Voir dans les commentaires sur cet article celui d'un lecteur anonyme qui indique :
on peut aller plus loin alain thuleau En 2001, rejoint le secteur privé et crée Carat Culture, filiale d''ingénierie culturelle du Groupe Carat France.
http://www.artevia.org/fr/equipe/alain-thuleau
et "travaille" pour jean blaise alors directeur du lieu unique
https://www.lalettrealulu.com/Prevention-contre-le-soda-Un-Coca-plein-de-flop_a1288.html 
*Extrait d’un mémoire de Léna Pujadas, étudiante à l’I.E.P. de Grenoble, qui a participé comme stagiaire à Un été au Havre 2017 : « [Jean Blaise] est d’ailleurs invité aux Assises de la culture au Havre en 2011. Il rencontre Édouard Philippe qui présentait à cette occasion son programme culturel et ce premier contact fructifie puisque c’est à Jean Blaise que sera confiée l’étude de préfiguration pour Le Havre 2017 ». Tiens, on croyait que cette étude avait fait l’objet d’un appel d’offres ?

Le Havre – Photo Pixabay

mardi 3 avril 2018

La propagande municipale nantaise tourne à la crue millénale

Vite, vite, vite, toutes affaires cessantes, la ville de Nantes veut débattre d’un sujet de la plus haute urgence : « une opportunité de comprendre collectivement le Nantes de demain ». L’avenir n’attend pas, et comme les Nantais ne sont sans doute pas très malins individuellement, il faut faire collectif.

La ville veut organiser cinq débats publics auxquels elle fixe les cinq objectifs suivants :

  •  « Rentrer en conversation avec les Nantais »
  •  « Compréhension les enjeux [sic], les mutations de demain »
  •  « Découvrir les solutions nantaises face aux enjeux, aux mutations de demain »
  •  « Comment répondre collectivement à ces enjeux »
  •  « Au final : comment le Nantes de demain se réinvente avec vous »
Mutations de demain (bis), enjeux collectifs, réinvention du Nantes de demain : l’ambition est immense. Pas les délais : un avis de marché a été publié le 28 mars, la date limite de réponse est le 4 avril : sept jours, dont le week-end de Pâques !

 
Il est demandé au candidat (bizarre, l'avis de marché met le mot au singulier, comme si l'on n'en attendait qu'un...) « de soumettre à la Ville de Nantes une liste d’invités nationaux et locaux pour chaque table ronde à organiser », « de prendre contact avec les intervenants validés », « de déterminer avec eux la nature de leur intervention », etc. Pas mal, sous une semaine de délai.

Cependant, pour faciliter le travail conceptuel, la ville propose une idée qu'elle est bonne :
• Il est proposé d’organiser ces débats avec un média national en lien avec les initiatives technologiques, économiques, énergétiques, médicales, alimentaires et artistiques, pratiques qui réinventent le monde, un média qui scrute au quotidien ce changement d’époque aussi complexe qu’enthousiasmant afin d’animer ces débats dans une parfaite connaissance des éléments structurant le changement aujourd’hui et en prise directe avec les enjeux de la société actuelle.

Il n’est pas inutile de relire deux ou trois fois cette phrase de 64 mots pour apprécier la profondeur de la pensée municipale et la lourdeur de la tâche confiée au média. Dont on constate au passage qu’il sera « national » et « quotidien » : la PQR manque sûrement de la hauteur de vue nécessaire pour scruter ce « changement d’époque aussi complexe qu’enthousiasmant ». Et vlan ! pour Ouest France et Presse Océan !

Quatre jours ouvrables pour s’accorder avec un média national et des « invités » du même métal afin d’organiser des débats d’une immense ambition, cela exige une bien grande réactivité. (On ne soupçonnera évidemment pas l’honnête Direction Générale à l’Information et à la Relation au Citoyen de la Ville de Nantes d’un pipotage quelconque en complicité avec un journal vénal.)

Un tsunami de débats à Nantes

L’avis de marché n’explique pas pourquoi les débats doivent avoir lieu en mai et juin. L’énorme opération de com’ prévue dans la carrière de Miséry de la mi-avril à la fin juin doit déjà en proposer une grande quantité. Elle aussi a donné lieu fin novembre à un avis de marché portant sur la « création d’une équipe de reporters professionnels et amateurs, puis l’organisation et l’animation de débats et conférences » ‑ avis commenté ici-même en son temps. (Déjà, le travail devait être confié à des journalistes stipendiés.) N’en jetez plus, la carrière est pleine !

De l’organisation matérielle de la chose, l’avis de marché ne dit strictement rien : preuve que la plus grande confiance sera faite au prestataire retenu. Pas de problème : organiser des débats est une tâche classique pour les agences de relations publiques et autres sociétés de communication événementielle. Rien qu’à Nantes, au moins une douzaine de structures seraient à même de répondre à cet avis de marché… si les délais de réponse étaient  normaux.

Une fois de plus, la ville recourt à une procédure dite « adaptée ». Cela lui permet d’échapper au délai de réponse de 35 jours fixé par la loi pour les marchés publics. Mais, comme on l’avait déjà dit ici, tout n’est pas permis pour autant : le délai fixé doit être suffisant pour préparer un dossier de candidature et une offre. Sans quoi, tout prestataire putatif peut contester le marché devant le tribunal administratif.

mercredi 28 mars 2018

Cap 44 : Vue sur Loire pour hérons mécaniques ou pour Nantais en chair et en os ?

La municipalité nantaise s’apprête à lancer une « concertation citoyenne » sur le sort de Cap 44, ce bâtiment bleu ciel situé en bord de Loire au-delà de la butte Sainte-Anne, face à la carrière de Miséry. Puisqu’il y a « concertation », diront les mauvais esprits forts de l’expérience acquise, c'est qu'elle a fait un choix et va tenter de l’imposer en douce. À la veille de son lancement, la question se présente ainsi :
« Quels usages imagineriez-vous sur le site CAP 44 – les grands moulins de Loire ? Et quel niveau de transformation du bâtiment ces usages induiraient-ils , en cohérence avec l'aménagement du secteur de la carrière dans sa globalité ? »
Tiens, on nous a dit maintes fois qu’il fallait imaginer la carrière de Miséry en cohérence avec l’aménagement du secteur du Bas-Chantenay, ce qui paraissait raisonnable. Et maintenant, quand il est question de l’extrémité est du Bas-Chantenay, il faudrait renverser l’ordre des facteurs ‑ l’imaginer « en cohérence avec l’aménagement du secteur de la carrière » ?

Déjà, les communicants municipaux orientent le débat vers une question plus spécifique, récurrente dans les « indiscrétions » livrées à la presse (voir par exemple 20 Minutes d’aujourd’hui) : Faut-il détruire Cap 44 ?

Du temps de Jean-Marc Ayrault, la question ne se serait pas posée. Tout ancien bâtiment industriel un peu remarquable était sacré – d’où la transformation abracadabrantesque de la Halle Alstom, où l’on a cherché à marier la carpe et le lapin, aménager des locaux universitaires fonctionnels et conserver l’impressionnante majesté de l’usine, sans vraiment réussir ni l’un ni l’autre.

Focaliser le débat sur le seul Cap 44 n’est pas neutre. En l’état, beaucoup diront que ce bâtiment bleu ciel est moche. Des goûts et des couleurs… Mais Cap 44 n’est pas seul. Avec le parking voisin et les terrains situés plus à l’est, jusqu’à la piste pour hélicoptères, on parle en réalité d’environ 1,5 hectare de terrains en bord de Loire, avec vue sur Trentemoult, les deux bras de la Loire et le Hangar à bananes.

La question devrait donc être : Si l’on détruit Cap 44, que va-t-on construire à la place ? Et si on le garde, que va-t-on construire autour ? Détruire Cap 44 sans le remplacer aurait pour unique intérêt d’assurer une vaste vue sur Loire aux branches supérieures de l’Arbre aux Hérons (et alors, pourquoi ne pas le construire carrément en bord de Loire ?). Mais ce serait abandonner une opportunité immobilière exceptionnelle. Je ne sais trop combien vaudrait le terrain à bâtir (discret appel du pied à MM. les agents immobiliers…), mais à 500 euros du m², il y en aurait pour 7,5 millions. Tirer un trait dessus serait augmenter d’autant le coût réel de l’Arbre aux Hérons pour la collectivité.

Mais le problème n’est pas seulement financier. Vu la configuration des lieux et la courbe de la rive, ce terrain est le seul endroit du Bas-Chantenay où une construction serait visible depuis le quai de la Fosse. Si l’on veut assurer une continuité urbaine avec le centre-ville, la logique ne voudrait-elle pas qu’on construise là un bâtiment de prestige qui marquerait la pointe du nouveau quartier et affirmerait ses ambitions ? (Discret appel du pied à MM. les architectes et urbanistes…) Et en plus, ses arrières auraient vue sur l’Arbre aux Hérons…

jeudi 22 mars 2018

Kickstarter n’en dit pas assez sur L’Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree

En retard sur une bonne partie de la presse française, le quotidien finistérien Le Télégramme affirmait hier à son tour que « les créateurs du grand éléphant, sur l’île de Nantes, viennent de lancer la construction de leur nouvelle attraction touristique, un monumental Arbre aux Hérons » -- une « information » inexacte mais néamoins issue d’une dépêche AFP.

L’AFP et les autres ont une excuse : les promoteurs de l’attraction eux-mêmes écrivent que « LES MACHINES DE L’ÎLE ET LA COMPAGNIE LA MACHINE CONSTRUISENT L’ARBRE AUX HÉRONS ». Le monde entier peut lire cette affirmation au présent de l’indicatif, en français et en anglais, en capitales et sans réserves, sur le site de Kickstarter. Bien entendu, L'Arbre n'est pas en cours de construction, il est seulement en projet.

L'immeuble Cap 44 a carrément été effacé de la
présentation du projet affichée sur Kickstarter
Ce qui soulève un petit mystère. Leader mondial du financement participatif, Kickstarter est une entreprise sérieuse qui aide des milliers de créateurs à réaliser leur œuvre dans différents domaines. Sa charte et ses règles fixent un cadre visant à protéger les contributeurs. Elles exigent de la transparence dans la présentation des projets.

Cependant, Kickstarter n’effectue pas d’examen a priori des projets – et ne semble pas avoir bien réalisé, lors de la traduction de ses règles en français, que ce mot est un faux-ami. Le mot anglais « project » désigne une œuvre, une réalisation, un chantier. En français, « projet » désigne une intention de réaliser, ce qui, déjà, est davantage qu’une nuance. Kickstarter, et c’est curieux, ne semble pas non effectuer un contrôle strict des informations affichées sur son site. Car on décèle sans peine des divergences entre sa présentation du projet Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree et les règles, principes et définitions affichés par Kickstarter.

Ce que dit Kickstarter
La réalité
Les réalisateurs, musiciens, artistes et designers que vous découvrez sur Kickstarter contrôlent leurs projets et structurent leur idée de façon indépendante. Ils en sont entièrement responsables.
Les designers de L’Arbre aux Hérons ne contrôlent ni la réalisation ni même l’intention de réaliser leur projet. Il ne sera réalisé que si Nantes Métropole le décide. Propriétaire du nom « Arbre aux Hérons » et du terrain envisagé, elle serait responsable de la réalisation.
Les créateurs restent propriétaires à 100 % de leur travail.
Le propriétaire de L’Arbre aux Hérons, s’il est réalisé, sera Nantes Métropole.
Les créateurs ne peuvent ni induire les autres utilisateurs en erreur ni présenter des faits de manière erronée
Le titre de la page de projet Kickstarter, « Les Machines de l’île et la Compagnie La Machine construisent L’Arbre aux Hérons », donne l’impression que la construction est lancée alors qu’elle n’est même pas décidée. À tel point que l’AFP et un grand nombre de journaux s’y sont trompés.
Nous demandons aux créateurs de projets de fabrication complexes (p. ex. : un gadget) de montrer un prototype de ce qu'ils fabriquent. Les rendus photoréalistes ne sont pas autorisés.
La présentation du projet sur Kickstarter comprend plusieurs représentations imaginaires telles qu’un arbre en lévitation et une vidéo en images de synthèse (hérons mécaniques en vol au-dessus de l’océan, etc.). Elle s’achève sur une vue de la Loire où un bâtiment entier (Cap 44) a été effacé.
Chargé de la réalisation du projet, le créateur est la personne ou l'équipe à l'origine de l'idée.
Le créateur du projet enregistré par Kickstarter est M. Bruno Hug de Larauze, alors que l’idée provient notoirement de MM. Orefice et Delarozière. Personne n’est chargé de sa réalisation, hypothétique à ce jour.
La vérification de l'identité est obligatoire pour tous les créateurs. Dans la biographie de chacun d'entre eux, vous trouverez des ressources complémentaires : un lien vers un site Web, des informations générales pertinentes ou, dans certains cas, un compte Facebook connecté.
Aucune biographie de M. Hug de Larauze ne figure sur la page du projet. La mention de son nom est accompagnée d’un lien vers le site web des Machines de l’île, où il n'est pas cité une seule fois. Kickstarter n'indique pas sa fonction réelle.
Vous créez un projet à votre nom ou pour le compte d'une entité juridique enregistrée à laquelle vous êtes affilié.
Bruno Hug de Larauze n’est pas affilié aux Machines de l’île, qui ne sont d’ailleurs pas une « entité juridique enregistrée » mais un simple département de la SPL Le Voyage à Nantes.
Une suspension de projet a lieu si notre équipe Intégrité découvre que les règles de Kickstarter n'ont pas été respectées. Voici quelques exemples :
[…] Déformation ou non-communication de faits importants au sujet du projet ou de son créateur.
Les données utilisateur que le créateur a remises à Kickstarter ou à l'un de nos partenaires sont incomplètes ou erronées.
Le créateur tente de faire passer le travail de quelqu'un d'autre comme s'il s'agissait du sien.

À ce jour, la construction de L’Arbre n’est pas décidée. Il fait seulement l’objet de pré-études de faisabilité – celle-ci n’étant donc pas acquise. La décision est aussi suspendue au co-financement de l’opération par d’autres acteurs publics (inconnus à ce jour) pour un tiers et par le secteur privé pour un troisième tiers. Le projet est donc soumis à des aléas importants qui ne sont pas signalés par Kickstarter. L’utilisateur Kickstarter qui a inscrit le projet a choisi comme nom Les Machines de l’île / Arbre aux hérons ; son identité vérifiée est Bruno Hug de Larauze. Mais le projet n’appartient ni aux Machines de l'île ni à M. Hug de Larauze.
Votre objectif représente le financement minimum dont vous avez besoin pour aller au bout de votre projet et produire, puis expédier, vos récompenses.
L’objectif fixé sur Kickstarter, 100.000 euros, ne représente que 0,29 % du financement minimum nécessaire pour aller au bout du projet, soit 35 millions d’euros – sans même parler des récompenses, une goutte d’eau supplémentaire. La page de projet Kickstarter signale seulement incidemment que 34,9 millions d’euros devront être trouvés en sus des 100.000 euros demandés.
Quand un projet est intégralement financé, le créateur est responsable de sa réalisation, mais aussi des récompenses promises aux contributeurs. Son obligation fondamentale envers les contributeurs est de terminer l'œuvre ou le produit promis.
Les 100.000 euros demandés ont été obtenus dès le 7 mars. Depuis cette date, donc, M Hug de Larauze assume l’« obligation fondamentale » de terminer l’œuvre. Malgré le poids énorme qui pèse sur ses épaules, Kickstarter ne donne aucune précision à son sujet.
Quand un projet est surfinancé, les contributeurs se posent quelques questions : qu'adviendra-t-il des fonds « en trop » ? Si l'objectif de financement du créateur était de 5 000 € et qu'il a récolté 25 000 €, que va-t-il faire des 20 000 € dont il n'avait pas besoin ?
Dans la plupart des cas, ces fonds […] serviront à la production et à la distribution d'un plus grand nombre de récompenses.
Parfois, […] le créateur réinvestit cet argent dans son projet et crée quelque chose d'encore plus beau, pour ses créateurs et pour lui-même. […]
Dans d'autres cas, un surfinancement donne lieu à de meilleures marges : le projet devient une source de bénéfices pour le créateur.
Le projet Arbre aux Hérons / The Herons’ Tree est d’ores et déjà surfinancé, au sens de Kickstarter : à cette date, il a déjà obtenu plus de deux fois les 100.000 euros demandés. Mais comme il nécessite en réalité 35 millions d’euros, soit 350 fois son objectif Kickstarter, le surfinancement n’aboutira qu’à réduire légèrement la part devant être apportée par d’autres donateurs privés.

dimanche 18 mars 2018

La boîte en contreplaqué qui accueille les visiteurs à Nantes

Les dizaines de milliers de participants, supporters et bénévoles d’Odyssea ont pu admirer ce matin l’une des curiosités architecturales de la ville de Nantes, époque Jean-Marc Ayrault : l’édicule par lequel les piétons accèdent au parking cathédrale depuis le cours Saint-André.

Pour altérer le moins possible la belle enfilade des cours de part et d’autre de la colonne Louis XVI et du chevet de la cathédrale, on a construit en 2007 un parallélépipède entièrement vitré qui ne cachait rien du fonctionnement de l’ascenseur. Un décor sablé lui ajoutait un brin d’élégance.

Hélas, le cours reste utilisé de temps en temps comme parking, et surtout il accueille chaque année deux fêtes foraines. Un malencontreux coup de pare-chocs et bing ! l’une des vastes vitres s’étoile. Les dégâts commencent dans les mois suivant l’ouverture du parking.

Quelques remplacements de pans du vitrages ont lieu épisodiquement. Mais la situation se dégrade inexorablement. On ne remplace plus les vitrages que par des panneaux de contreplaqué qui prennent vite un aspect sale et vétuste. Il aurait pourtant suffi de pas grand chose pour protéger l’édicule. Étrangement, la grille d’aération qui la jouxte a eu droit à plus d’égards : on l’a entourée de plots en béton pour éviter les roues imprudentes. Ils n’ont fait que rendre l’ensemble plus hideux encore.

Depuis des années, Nantes semble avoir baissé les bras. Aujourd’hui, l'élégant parallélépipède vitré s'est entièrement mué en une construction de bidonville souillée de graffitis. Les touristes venus de loin, de l’étranger peut-être, pour contempler la « belle ligne » du toboggan « posé sur le château », comme dit Jean Blaise, et qui se garent au parking cathédrale ont pour première vision de Nantes, une fois descendus de voiture, cette grosse boîte malpropre en contreplaqué.

Le cours compte plus de 80 arbres, chacun entouré de quatre potelets peints en vert nantais – y compris quand deux auraient suffi, pour tous les arbres protégés d’un côté par le muret du cours. Sur plus de 320 potelets, on aurait aisément pu en mettre de côté une vingtaine pour protéger discrètement à la fois l’édicule et la grille d’aération. Il faut croire que l’idée était trop compliquée pour Nantes Métropole.