samedi 24 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (9) 88,5 millions d’euros plus tard, l’essentiel est toujours là

On aurait cru qu’à 19h00 la rue Clemenceau aurait été noire de monde. Eh ! bien, pas du tout : un gros millier de personnes seulement attendaient l’ouverture officielle du musée d’arts de Nantes ce vendredi. Même si un contingent de chapeaux à plumes avait parcouru les lieux en avance sur le bas-peuple, et si quelques centaines de retardataires ont préféré éviter la presse des premières minutes, ce n’était pas la ruée des foules.

Vêtue d’une robe en mousseline bleue outremer d’un minimalisme à faire bouillir de jalousie les chauffeurs de la TAN, Johanna Rolland a prononcé un discours de circonstance. La Ville a veillé à ce que les travaux de rénovation profitent aux entreprises locales, a-t-elle assuré sans trop insister sur le fait que la conception avait été confiée à un cabinet anglais et l’ensemble du chantier à une filiale du groupe Bouygues. Et l’on a pu entrer.

Et alors ? Et alors ? Eh ! bien, soulagement : le patio est toujours là, inondé de lumière, et puis le double escalier monumental, et les grandes galeries du premier étage. On ne dira pas que c’était mieux avant : c’était pareil. Certes, les accrochages ont été remaniés, c’est la règle du jeu et un peu de changement ne fait pas de mal, on se dit juste que c’est beaucoup d’argent et beaucoup d’air brassés pour pas grand chose. L’essentiel étant quand même que l’essentiel demeure, jusqu’à l’autruche empaillée de Maurizio Cattelan, la tête dans le parquet, c’est décalé, ça fait rire les enfants et ça ne les traumatise pas comme le gorille de Fremiet, très bien.

Côté Cube, en revanche, ça ne rigole pas. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fût-ce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque. Mais comme il faut traiter la question avec tout le sérieux qui convient, on se donnera le temps de la réflexion pour y revenir plus tard.

dimanche 18 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (8) et modeste, avec ça

Comment Johanna Rolland aurait-elle pu se douter, il y a six mois, quand elle a annoncé l'inauguration du musée d'arts de Nantes le 23 juin, que la Fête de la musique aurait lieu le 21, le dixième anniversaire des Machines de l’île le 30 et la Nuit du VAN, coup d'envoi du Voyage à Nantes 2017, le 1er juillet ? Cela pour le local. Côté international, Johanna Rolland ne pouvait pas non plus imaginer que The Bridge et le Hellfest, au succès de plus en plus colossal, allaient imprégner l’image de Nantes en cette fin juin.

Cette cascade d'événements en une quinzaine de jours est-elle gênante ? Non : aucun d'eux n'arrive à la cheville du musée, qui va bien sûr envahir tout le paysage médiatique. Déjà, Jean-Marc Ayrault le présentait jadis comme « le grand projet » de son quatrième mandat municipal. Le grand projet est devenu grandissime : il lui a fallu en définitive deux fois plus d’argent et trois fois plus de temps que prévu. Des dérapages conformes aux ambitions touristico-culturelles de la ville : énormes. Forcément, la presse internationale n'aura d'yeux que pour lui.

Nantes Métropole est bien consciente de l’enjeu. « La prochaine grande étape sera l'ouverture du musée des Beaux-arts », déclarait Jean Blaise aux Echos en novembre dernier. « Ce sera la star de l'édition 2017. » Comme Jean Blaise est très capable d’être à la fois à Nantes au Havre (qu'il qualifiait lui-même de « star de l'année 2017 »), il a concocté des festivités grandioses pour la circonstance. En particulier un jeu de piste et un concours de selfies. Voilà du neuf, du prestigieux et du culturel !

Mais l’essentiel, pour un musée d’arts, c’est encore l’art. Pour marquer sa réouverture, celui de Nantes a prévu une exposition à la hauteur de ses 88,5 millions d’investissement, qui assurera d’emblée son prestige auprès de l'establishment artistique mondial : une installation de la plasticienne franco-autrichienne Suzanna Fritscher. La notice de celle-ci sur Wikipédia répertorie près d’une dizaine d’expositions personnelles, dont trois hors de France (une en Allemagne, deux en Autriche), et une en Bretagne, déjà, à la chapelle Sainte-Tréphine de Pontivy.

La surprise n'est pas totale à Nantes, car la plasticienne n'y manquait pas d’amis fidèles. Elle a exposé deux ou trois fois au Hangar à bananes ; surtout, elle a participé dès les débuts au projet de Stanton Williams pour le musée des beaux-arts. Ailleurs, le secret avait été mieux gardé et l’annonce de cette exposition aura roulé comme un coup de tonnerre jusques aux confins de l’univers artistique.

Cependant, le musée d’arts protège aussi ses arrières. À l’intention des visiteurs plus proches du ras des pâquerettes, il a prévu un « Hommage à Monet et Rodin » : avec de telles vedettes, on ne peut pas se tromper. Cette exposition-là est centrée sur trois œuvres « exceptionnellement prêtées » par le Musée Rodin : un petit bronze et deux plâtres. De quoi faire la nique à l’exposition du centenaire (Auguste Rodin est mort le 17 novembre 2017) visible jusqu’à la fin juillet au Grand Palais de Paris ; les œuvres du sculpteur s’y comptent par centaines, d’accord, mais on n’y trouve pas la Grande main crispée avec figure implorante. Pour voir celle-ci, il faudra venir à Nantes !

jeudi 15 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (7) notre Guggenheim à nous Nantais

Tapez « le voyage à nantes » dans un moteur de recherche, et vous en aurez confirmation : Nantes est une ville renversée par l’art. Les touristes affluent du monde entier pour se gaver d’émotions artistiques. Et tout ça sans un musée d’art digne de ce nom, puisque le musée des beaux-arts est fermé depuis 2011. Trop fort, Le Voyage à Nantes !

En faisant avaliser la création des Machines de l’île par le conseil communautaire en 2007, Jean-Marc Ayrault avait fait référence explicitement au musée Guggenheim de Bilbao. Avec la (ré)ouverture du musée d’arts le 23 juin, Nantes va d’un coup doubler sa mise artistique. Ce n’est plus un équivalent-Guggenheim que nous aurons mais deux.

Ou presque. Le Guggenheim a coûté 89 millions de dollars. La rénovation du musée d’arts de Nantes, 88,5 millions d’euros. Compte tenu de l’inflation et de l’évolution des cours des monnaies, 89 millions de dollars de 1997 représentent à peu près 102 millions d’euros aujourd’hui ‑ mais le Guggenheim, lui, a été construit ex nihilo. Compte tenu de l’existant, l’investissement total est donc plus élevé à Nantes.

En revanche, même augmentées de 30 %, les surfaces d’exposition du musée de Nantes resteront inférieures d’environ un cinquième aux 11.000 m² du Guggenheim. Sur le papier, l’affaire n’est donc pas bonne.

Reste à voir quel sera l’effet de cet investissement sur l’économie touristique nantaise. La comparaison entre Nantes et Bilbao n’est pas absurde. La ville de Bilbao compte environ 350.000 habitants ; Nantes environ 300.000. L’aire urbaine de Bilbao, environ 1 million d’habitants ; celle de Nantes, un peu plus de 900.000. Bilboko Aireportua a vu passer l’an dernier près de 4,6 millions de passagers, Nantes Atlantique près de 4,8 millions.

Le musée Guggenheim a accueilli 1 169 404 visiteurs l’an dernier. À Nantes, on en espère… 200.000 par an ! Pourtant, on casse les prix : le billet d’entrée coûte 13 euros à Bilbao ; il en coûtera 8 à Nantes. Il suffira d'un peu plus de 55 ans pour couvrir le coût du musée, à condition que chacun des 200.000 visiteurs annuels paie plein tarif. La ville renversée par l’art se relèvera-t-elle ?

mardi 13 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (6) la vie secrète des panneaux municipaux

Non, malgré ses mâts beiges, ses rampes bronze, ses potelets inox, ses grilles grises et ses corsets d’arbres noirs, le musée d’arts n’a pas réussi à éradiquer le vert nantais. Un point de résistance demeure au coin de la rue Clemenceau. Une petite pancarte y indique à l’intention des piétons : « 1 min musée d’arts de Nantes ». Bon, la pancarte elle-même ajoute à l’anarchie des couleurs : elle est marron. Mais elle est fixée, sans souci d’unité, sur un poteau… vert nantais !

D’autres pancartes sont semées dans les environs. Elles ont remplacé celles qui signalaient un « musée des beaux-arts », installées voici deux ou trois ans – des pancartes totalement inutiles puisque le musée était alors en travaux et qu’il a fallu les mettre au rebut pour baliser désormais  le « musée d’arts ». La pancarte du cours Saint-Pierre avait été la vedette de ce blog en juin 2015. Elle pointait alors vers le sud, en direction de la tour LU, et tant pis pour le touriste marcheur ! Il avait fallu six mois pour que, moyennant un coup de tournevis, une petite rotation à 90° la replace dans le bon sens.

Un autre coup de tournevis et la pancarte « musée d’arts » a remplacé la pancarte « musée des beaux-arts », toujours dans le bon sens. Mais ceux qui manient le tournevis ne sont pas ceux qui manient la brosse : le poteau qui soutient la pancarte était déjà très sale en juin 2015. Il l’est un peu plus aujourd’hui (ci-dessous, de gauche à droite, le poteau en juin 2015, janvier 2016 et juin 2017). Mais il reste dix jours pour le nettoyer avant l’inauguration du musée…

            



















Pour en finir avec ces petits trucs, une bizarrerie qui aurait sans doute enchanté Julien Gracq du temps où il était interne au lycée Clemenceau, tant elle révèle combien la « forme d’une ville » est élastique, quelquefois. Le poteau planté à l’angle de la rue Clemenceau porte deux pancartes. L’une indique, comme on l’a dit :

« 1 min musée d’arts de Nantes »

la seconde assure :

« 4 min Jardin des Plantes »

Passons sur la majuscule à laquelle les plantes ont droit mais pas les arts. Intéressons-nous plutôt aux distances. Du coin de la rue à l’entrée du musée, il y a environ 130 mètres. Et de l’entrée du musée à celle du jardin, environ 190 mètres. Le piéton obéissant marchera donc à 7,8 km/h jusqu’au musée, puis à 3,8 km/h jusqu’au jardin.

Plus étrange encore : en examinant les photos ci-dessus (il suffit de cliquer dessus pour les agrandir), on constate que si le musée des beaux-arts se trouvait encore à 3 minutes de marche du cours Saint-Pierre en janvier 2016, le musée d'arts, lui, n'est plus qu'à 2 minutes aujourd'hui. Est-ce le piéton qui presse le pas ou Nantes qui a rétréci ? Mystère...

jeudi 8 juin 2017

Médusant, le musée d’arts : (5) milles abords !*

Le musée d’arts de Nantes en jette. Du moins sa partie principale, qui attire tous les regards. Ce qui va être inauguré le 23 juin 2017, c’est avant tout le bâtiment construit par Clément-Marie Josso en 1900. Le reste, dirait-on, n’est qu’accessoires.

Mais certains de ces accessoires dérangent. À commencer par les quatre énormes poteaux plantés sur le trottoir. Allez donc essayer de faire un selfie sur fond de musée : vous n’y échapperez pas. Leur hauteur est peut-être conforme aux ambitions du musée, qui y hissera ses bannières. En revanche, elle n’est pas proportionnée au site : la rue Clemenceau n’est pas la place Rouge. À vouloir la déguiser en « parvis », on ne fait que souligner sa relative étroitesse.

Secondés par de multiples potelets (décidément une addiction nantaise), ces mâts imposent leur verticalité, contrastant avec les lignes horizontales des marches et des corniches du musée. Mais ce parti-pris linéaire est aussitôt contesté par le pavage en zigzag du parvis, dont la légitimité esthétique ne saute pas aux yeux ; là encore, on a confondu la rue Clemenceau avec une vaste esplanade. Ni horizontalité, ni verticalité, ni zigzags cependant dans le mobilier urbain face au musée : les corsets d’arbre alignés comme à la parade face au musée cultivent la courbe. Et sont emmanchés sans souci de cohérence dans des grilles d’arbre mariant le rond et le carré, choisies apparemment dans la gamme « Les Désaxées » de Sineu Graff

Question couleurs, l’harmonie ne règne pas davantage. Rien d'étonnant, d’ailleurs : depuis l’ère Ayrault, les choix de mobiliers urbains sont partis dans tous les sens, sans souci d’unité ni même d’esthétique générale. Le « vert nantais » était jadis de rigueur dans le secteur protégé. Aujourd’hui, les couleurs semblent régies par le petit-bonheur-la-chance. Autour du musée, le beige des poteaux n’est déjà pas vraiment en harmonie avec le bronze des rampes d’escalier. Et il a fallu qu’en plus on les flanque de potelets inox et de corsets d’arbres noirs !

À l’extrémité du musée côté rue Élie-Delaunay, cependant, on a conservé une partie de l’ancienne grille. Jadis peinte en vert nantais, elle a été repeinte en gris. Un gris plus foncé que celui de l’abribus voisin. Et pas en en cohérence, bien sûr, avec les potelets inox qui balisent le passage pour piétons côté ouest. Ni avec ceux qui le balisent côté est : ceux-là sont d'un beau vert nantais. Comme le sont, plus ou moins, les grilles du jardin des plantes, au bout de la rue. Et pendant ce temps-là, celles du lycée Clemenceau, juste en face, ont pris une teinte scarabée…
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* Je sais bien que « mille » ne prend pas de « s », mais la marque du pluriel souligne la diversité, je trouve. Puisque Nantes l’emploie fautivement dans « musée d’arts », pourquoi n’aurais-je pas le droit d’en faire autant ? Et les tintinophiles apprécieront.

vendredi 2 juin 2017

Le musée d’arts de Nantes n’est pas un musée d’lettres

Quand le musée des beaux-arts de Nantes devient musée d’arts de Nantes, le beau n’est pas seul menacé : la langue française est aussi malmenée.

« Musée d’arts »… D’où sort cette apostrophe incongrue ? En français, une apostrophe marque une élision (elle peut avoir d’autres usages dans d’autres langues, comme en breton). L’élision consiste à effacer la voyelle finale d’un mot qui précède un autre mot commençant par une voyelle ou un « h » muet.

Quelle élision avons-nous ici ? « Arts » commence bien par une voyelle. Mais le mot qui précède, « des », ne se termine pas par une voyelle. On aurait pu se contenter de supprimer l’adjectif « beaux » pour transformer le musée des beaux-arts en « musée des arts ». On aurait pu le transformer en « musée d’art », où « d’ » aurait été la contraction de « de le ». Mais « musée d’arts », c’est foireux.

À qui la faute ? « Dimanche, le musée des Beaux-arts a fermé ses portes pour deux ans de travaux d’agrandissement », écrivait Jean-Marc Ayrault sur son blog le 26 septembre 2011. « Une fermeture avec la promesse d’un grand musée d’art à Nantes ouvert à tous les publics en 2013 ! » On note le singulier. De bons esprits l’auraient-ils trouvé réducteur, le corrigeant subrepticement d’un « s » muet ?

Ce n’est pas si simple, pourtant. Plusieurs mois auparavant, le « musée d’Arts » au pluriel avait fait une première apparition dans le procès-verbal du conseil municipal du 1er avril 2011*. Une faute de frappe ? On imagine pourtant que le P.V. avait été soigneusement relu par le député-maire d’alors : Jean-Marc Ayrault lui-même. En septembre 2012, inversement le guide municipal Tout savoir pour se déplacer dans le centre-ville indiquait : « Le musée des Beaux-Arts devient le musée d’Art ». Le « s » était reparti.

Allait-on retenir le pluriel, comme au Musée des arts et métiers ou au Musée des arts décoratifs ? Ou bien le singulier, comme au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg ou au Musée d'art moderne André Malraux du Havre ? On peut supposer que Jean-Marc Ayrault, guidé par l’indécision, a tiré au milieu, choisissant pile-poil la formule fautive…
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* C'était aussi, semble-t-il, la première mention d'un largage de l'adjectif "beaux". L'intervention relatée par le P.V. était celle de Pascal Bolo. Si l'on enlève le "Bo", que reste-t-il vraiment ?

mercredi 24 mai 2017

Lobbying pour NDDL (42) : on efface tout et on recommence

« Référendum », disent-ils, et hop ! l'Aéroport du Grand Ouest à Notre-Dame-des-Landes, c’est réglé ! À les en croire, Emmanuel Macron, Édouard Philippe  et Nicolas Hulot auraient les mains liées par le vote du 26 juin 2016. Certains poussent même le vice jusqu’à des commentaires du genre : « la décision est peut-être mauvaise, mais puisqu’elle est prise, il faut l’appliquer ! »

 Simple ignorance ? Chez certains, peut-être, mais à coup sûr franche imposture chez d’autres qui savent bien que, de par la loi, le scrutin du 26 juin dernier était une « consultation publique » et non un référendum. Il n’avait pas pour objet de trancher le débat mais d’éclairer le gouvernement. La décision appartenait à ce dernier. Implicitement, il a décidé de NE PAS construire l’aéroport puisqu’il n’a rien fait dans le délai dont il disposait*.

On en est là. Le nouveau gouvernement repart de zéro. Doit-il confirmer la non-décision de son prédécesseur, c’est-à-dire ne rien faire, ou changer de cap et lancer les travaux ? Ce sera sa décision à lui, et il est normal qu'il ne la prenne pas les yeux fermés. En tout cas, il n’est absolument pas tenu par l’avis consultatif du 26 juin. Ce n’est pas lui qui l’a demandé. Il n’a pas non plus choisi la question, ni la zone interrogée, ni les termes du débat. Il pourrait considérer par exemple :

  • que le vote a été faussé par une question mal posée (elle portait sur un « transfert » de l’aéroport, alors qu’on ne va certainement pas fermer Nantes Atlantique),
  • que la présentation officielle des arguments était biaisée (la Commission nationale du débat public a simplement paraphrasé le dossier en faveur du projet),
  • que le projet soumis aux électeurs n’était pas assez abouti (les conditions de réalisation des accès étaient imprécises, le sort de Nantes Atlantique était à peine évoqué),
  • que les coûts annoncés auraient dû être chiffrés plus précisément et actualisés (le montant annoncé aux électeurs datait de 2008),
  • que l’ordonnance créant la consultation publique est obsolète (elle n’a pas été ratifiée par le Parlement),
  • qu’une consultation départementale ne suffit pas à légitimer un projet d’ampleur interrégionale (dont le partisan le plus fervent, président de la région des Pays de la Loire, n’est même pas un élu du seul département appelé à s'exprimer),
  • que, vu l’ancienneté du projet, on peut bien prendre six mois de plus pour se demander si ses motivations d’origine sont toujours valables, notamment au regard de la loi du 3 août 2009,
  • qu’un réexamen du projet permettrait de veiller à la moralisation de la vie publique, grande priorité du nouveau président de la République.
Si le projet a toutes les vertus que certains lui trouvent, aucune de ces raisons n’est de nature à fausser ses chances. Un réexamen ne pourrait que le renforcer. Pourquoi alors tant de ses partisans sautent-ils sur leur chaise comme des cabris en scandant « référendum », « référendum » ?
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* C’est d’ailleurs un peu curieux. La consultation locale a été voulue par Manuel Valls. Peu avant le vote, à une date où des sondages lui donnaient probablement une bonne idée du résultat, il s’était engagé à se conformer au choix des électeurs (ce qui souligne, au passage, que ce choix n’était pas décisionnel en soi : le premier ministre pouvait le suivre ou pas). Et finalement, il s'est abstenu. Il est vrai qu’il s’était engagé aussi à soutenir le candidat à l’élection présidentielle désigné par la primaire du P.S.

dimanche 21 mai 2017

Jean-Marc Ayrault ébloui par Jean-Marc Ayrault

Ainsi, de toute sa carrière politique, Jean-Marc Ayrault n’a commis qu’une seule erreur : « ne pas avoir expliqué la situation et dit notre travail » (entretien avec Pierre-Marie Hériaud, Presse Océan du 18 mai 2017). Il parle là de ses deux ans (2012-2014) au poste de premier ministre.

Jean-Marc Ayrault sur le mur
de Royal de Luxe. Tiens, il y
aurait des mécontents ?
Ses échecs ne seraient donc qu’une affaire de com’ ! Étonnant, non, de la part d’un homme qui a tant usé de la communication en tant que maire de Nantes ? Eh ! bien non, dans le fond, cet aveuglement n’est pas si étonnant. Parvenu très jeune à des postes politiques très élevés, Jean-Marc Ayrault n’a pas parcouru la courbe d’apprentissage habituelle de ses collègues en politique. Entouré de courtisans et d’obligés depuis ses débuts, il n’a jamais eu l’occasion d’apprendre à en prendre et en laisser. Sur qui aurait-il pu compter pour lui éviter la grosse tête ? Il le dit lui-même : « ma femme et mes filles ont toujours été là pour me ramener sur terre ». Comment des proches parmi les proches pourraient-elles avoir plus de recul que lui ? C’est simple : elles ne peuvent pas (il ne faut pas trop en demander à sa femme et à ses enfants, comme dirait François Fillon). À se croire ramené sur terre, il n’en planait que davantage !

François Mitterrand était sans doute plus lucide à son égard. « Je me souviens de François Mitterrand évoquant une nouvelle génération d’élus et citant deux ou trois noms dont le mien », dit Jean-Marc Ayrault. C’était en 1977. François Mitterrand est devenu président de la République quatre ans plus tard, en 1981. Il l’est resté jusqu’en 1995. Et pas une seule fois il n’a appelé au gouvernement cet éminent représentant de la nouvelle génération d’élus (qui du coup est devenu premier ministre sans avoir parcouru la courbe d’apprentissage ministérielle : perseverare diabolicum).

Mais Jean-Marc Ayrault a sans doute sa part de responsabilité dans son propre aveuglement. Très vite, il a doté Nantes d’un service de communication énorme et efficace, qui s’est attaché à peindre en rose tous ses faits et gestes. Cette propagande municipale, il en a été le premier lecteur. Comment ne se serait-il pas laissé convaincre de ses propres mérites puisqu’ils étaient si bien décrits sur papier glacé ?

La fiesta plutôt que l'industrie

Et cet entretien avec Presse Océan en est témoin. « J’ai transformé Nantes », dit-il. En presque un quart de siècle, c’est la moindre des choses : les maires de Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Toulouse, etc. pourraient en dire autant. Mais transformé en quel sens ? « Lorsque je suis arrivé à la mairie de Nantes, les chantiers navals venaient de fermer, la ville se sentait sur le déclin, les Nantais ne se voyaient pas d’avenir », se rappelle-t-il. « Avec Jean Blaise on les a surpris avec les Allumées et les Nantais se sont surpris : ce festival a déclenché la fierté, l’audace et la créativité qui étaient enfouies. »

Davantage qu’une vantardise, les deux phrases ci-dessus sont un terrible aveu : dans l’espoir de remplacer la Navale, vers quoi Jean-Marc Ayrault a-t-il canalisé les énergies et les budgets publics ? Vers la fiesta ! (Juste pour mémoire, on rappellera que, exactement au même moment et pour les mêmes raisons, les élus de Bilbao négociaient avec la Fondation Guggenheim la création d’un grand musée européen.)

Nantes avait évidemment été sonnée par la fermeture des chantiers navals en 1987. Comme un boxeur groggy, il lui fallait un peu de temps pour encaisser. Mais le redéploiement de « la fierté, l’audace, la créativité » toujours présentes en elle était en cours. Depuis l’ouverture de la ligne de TGV, de nombreuses entreprises venaient s’installer à Nantes. Le développement des écoles d’ingénieurs et des formations techniques depuis une vingtaine d’années leur offrait un substrat favorable. Et les chômeurs de la Navale ne demandaient qu’à réemployer leur énergie.

Trafics et Fin de siècle à la trappe

Le redémarrage de Nantes n’est pas dû aux Allumées, il leur est concomitant. Quel qu’ait été leur succès, Les Allumées ne s’adressaient pas à toute la ville. Comme je l’ai déjà écrit, « c’était l’inverse d’une manifestation populaire. L’ouvrier qui pointe à l’usine au petit matin ne fait pas la fête jusqu'à l'aube. Le droit de faire la grasse matinée donnait le sentiment d’appartenir à une élite privilégiée. » Une élite dont le maire de Nantes recueillait tous les jours les compliments. En liant l’essor de Nantes aux Allumées, Jean-Marc Ayrault souligne ses propres illusions – largement partagées, il faut le dire, jusque dans les rangs de ses opposants : la communication municipale est décidément efficace. Il omet au passage de rappeler que Les Allumées ont été suivies par Trafics et Fin de siècle, du même Jean Blaise, deux échecs cuisants. Si Trafics et Fin de siècle n’ont pas brisé l’élan nantais, c’est qu’il n’était pas né des Allumées.

Nantes reste une ville active, dynamique, inventive, mais elle l’est parce que les Nantais le sont, pas parce que quelques-uns d’entre eux vont applaudir des spectacles d’avant-garde au Lieu Unique, que des marionnettes géantes défilent en ville de temps en temps ou qu’un grand éléphant mécanique tourne en rond depuis dix ans là où l’on construisait autrefois des navires. Nantes a changé ; pas Jean-Marc Ayrault, toujours ébloui par lui-même.

lundi 15 mai 2017

De Jean-Marc Ayrault à Édouard Philippe, Jean Blaise choisit le bon cheval

« Le Havre part de beaucoup moins loin que Nantes, ville moche où il fallait tout réinterpréter », déclare Jean Blaise, selon La Lettre EcoNormandie de vendredi dernier.

Jean Blaise est présent à Nantes depuis très, très longtemps mais n’a pris ses fonctions de patron local du tourisme que fin 2010. Les pôles d’attraction touristiques – château des ducs de Bretagne, cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul, jardin des plantes et autres grands parcs, Machines de l’île, passage Pommeraye… ‑ existaient déjà à l'époque. Et même la plupart des « œuvres pérennes » des biennales Estuaire, dont Jean Blaise voulait croire ou faire croire qu’elles ont changé le visage de la ville.

Si Nantes était « moche » alors, elle le reste aujourd’hui. À moins que « réinterpréter » ne signifie tracer un trait de peinture rose, puis verte, à travers la ville ? Cela ne ferait que souligner la minceur de l’œuvre du grand homme, qui est essentiellement une œuvre de com’.

Jean Blaise n’a pas toujours montré autant de mépris envers Nantes, pourtant. « Nous n’avons pas de monument-phare, comme Bilbao ou Metz aujourd’hui avec Pompidou, mais un ensemble riche, dense, d’objets culturels  sur le territoire », déclarait-il en novembre 2010 au site Nouveau tourisme culturel. Alors, Nantes, elle était « riche » ou elle était « moche » ?

Nantes n’a pas tellement changé en six ans et demi. Et Jean Blaise encore moins. En revanche, le premier ministre a changé. Vu le bilan ministériel de Jean-Marc Ayrault, avoir été l’un de ses proches n’a plus rien d’un atout. Mais voilà que le fauteuil occupé par l’ancien maire de Nantes de 2012 à 2014 est dévolu à Édouard Philippe. Or le maire du Havre a confié à Jean Blaise ma mise en scène des festivités du 500e anniversaire de sa ville, qui commencent dans quelques jours.

Jean Blaise s’empresse donc de « tout réinterpréter » : Nantes était « moche », Le Havre ne l’est pas. Jean Blaise n’est certainement pas un génie culturel, mais il sait au moins choisir le bon cheval et endosser la bonne casaque.

samedi 6 mai 2017

Nantes Métropole prête à mobiliser les Nantais si le budget de l’Arbre aux hérons dérape

« L’Arbre aux hérons peut être notre Philharmonie à nous », assure André Sobczak, vice-président de Nantes Métropole, en voyage à Hambourg. On se frotte les yeux. Il a vraiment dit ça ? En tout cas, c’est écrit noir sur blanc dans un article d’Éric Cabanas (Presse Océan du 6 mai 2017) sur la copieuse délégation nantaise partie étudier la responsabilité sociétale des entreprises dans le grand port d’Allemagne du Nord.
L’Elbphilarmonie de Hambourg,
photo de Specialpaul disponible sur Wikimedia Commons

Inaugurée à grand tapage au mois de janvier, l’Elbphilharmonie, alias Elphi, est la nouvelle salle de concert de Hambourg. À première vue, elle n’a pas grand chose en commun avec le projet de l’Arbre aux hérons. Cet ensemble immobilier n’est pas caché dans un trou à l’écart du centre-ville mais se dresse les pieds dans l’eau au beau milieu du port de Hambourg, à la pointe d’un quartier classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Il comprend évidemment des salles de concert ‑ jusqu’à 2.100 places pour la plus grande, soit 130 de plus que le Grand Auditorium de la Cité des congrès de Nantes mais 300 de moins que l’auditorium Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris). Et aussi des logements, un hôtel et des boutiques, le tout haut de gamme bien entendu.

Rien à voir avec l’Arbre aux hérons, donc. Alors, pourquoi comparer ? Le vice-président de Nantes Métropole montre le bout du nez : la Philharmonie de Hambourg illustre « la capacité de tous les acteurs du territoire à se mobiliser face à la multiplication par huit du coût des travaux ». Et même par dix, en réalité : pour un budget initial de 77 millions d’euros, Elphi a coûté en définitive 789 millions d’euros ! Accessoirement, les travaux ont aussi duré près de dix années au lieu des trois prévues. Si tel est le résultat de la mobilisation de tous les acteurs du territoire, ils auraient mieux fait de s’abstenir.

On rappelle que l’Arbre aux hérons devrait en principe coûter 35 millions d’euros, soit un peu moins de la moitié du budget initial de l’Elbphilharmonie. Un dérapage identique mènerait la facture finale au-delà de 358 millions d’euros. Pas grave, il suffirait de mobiliser les acteurs du territoire nantais, n’est-ce pas ? Heureusement, l’expérience du Carrousel des mondes marins incite à l’optimisme : pour 6,4 millions d’euros prévus, il n’avait finalement coûté « que » 10 millions (+ 56 %).