21 février 2026

Mémoires nantaises (2) Jean Blaise a-t-il perdu le mode d’emploi oulipien ?

Les mémoires de Pierre Orefice tiennent leurs promesses, et au-delà : les critiques adressées à Johanna Rolland ont douloureusement choqué du côté de l’hôtel de ville. Enfin quoi, le co-auteur des Machines de l’île n’a-t-il pas palpé assez d’argent public pour s’obliger à tenir sa langue même une fois parti en retraite ?

On se demande si Jean Blaise va à son tour entrer dans la danse. « Peut-être aussi va-t-il se remettre à écrire », prévenait Véronique Escolano en conclusion du portrait aimable qu’elle lui a consacré dans Ouest-France le jour de son départ en retraite. Se « remettre » à écrire, dit-elle ? Certes, Jean Blaise s’était rêvé écrivain, mais a-t-il en réalité publié quoi que ce soit, hormis le modeste Remettre le poireau à l’endroit (Éditions de l’Aube, 2015) pour lequel il s’est contenté d’un rôle de co-interviewé aux côtés du sociologue-businessman Jean Viard ?

Eh ! bien, oui, quand même, en quittant Nantes, Jean Blaise a laissé derrière lui une œuvre écrite à peu près aussi considérable que les « œuvres pérennes » achetées par lui pour le compte et aux frais de Nantes Métropole. Elle se compose principalement des introductions du livret annuel de présentation du Voyage à Nantes estival, toujours signées de sa main. Ces textes très travaillés visent à présenter en une page l’ambition de toute une ville. Leur importance est donc touristiquement majeure. Leur vaste tirage (180 000 exemplaires en 2016) en fait l’égal de best-sellers littéraires.


Ces manifestes ciselés abondent en morceaux de bravoure stylistiques, en oracles ésotériques et en visions sociologiques fulgurantes.Il serait donc légitime, à défaut de mémoires formelles, que leurs meilleures pages soient rassemblées en un recueil de citations. En voici quelques exemples :

  • Nous avons la réputation ici d’une grande modestie. (2012)
  • Pas de panique, ce qu’il y a de réjouissant avec les artistes, c’est qu’ils mettent le doigt là où ça fait mal, mais toujours avec une dose d’humour dans leur désespoir. (2013)
  • Qu’on nous pardonne d’avance cette vision grave de notre société, mais les artistes ne sont pas là pour amuser la galerie. (2017)
  • C’est peut-être ce que nous avons inventé ici, une manière de stimuler la ville et parfois de la bouleverser par des intrusions créatives qui lui donnent de l’humour et l’air intelligent. (2019)
  • Nantes est intimement liée aux questions d’alimentation depuis longtemps. (Les Tables de Nantes, 2019)
  • Dans le film de la ville, l’arbre est un figurant immobile quand tout bouge autour de lui. (2024)

Tout naturellement, les œuvres qu’il a commissionnées ont fait de Jean Blaise un subtil critique d’art :

  • Cette sculpture de bronze a été conçue par un artiste qui n’a pas craint de se représenter lui-même, jambes et bras écartés, en équilibre sur un seul pied dans une posture défiant la gravité, comme si, vivant, il avait été figé dans un geste par une mauvaise fée. (2018)
  • Une piste de roller derby gigantesque recouvre la quasi-totalité de la place Graslin pour que des centaines de glisseurs s’y étourdissent devant des centaines de badauds béats assis sur les marches de l’opéra. (2021)

Pince sans rire, il ne renie pas quelques images cocasses, comme de voir des « coquilles vides » là ou il y a trop-plein, et Nantes  « évidemment » au-dessus du lot  :

  • Le tourisme de masse peut tuer la « personnalité » d’une ville et la transformer en coquille vide. C’est le cas à Barcelone, Venise ou Prague. Ce n’est évidemment pas le cas à Nantes où l’offre touristique que nous proposons n’est pas seulement patrimoniale. (2020)

Mais quand les circonstances l’exigent, l’humour s’efface devant l’élévation morale :

  • Et puis nous nous mettons à penser que si la petite cervelle de Poutine avait été percutée par la force de l’art plutôt que par celle des tanks, nous n’en serions pas là aujourd’hui. (2022)

Jean Blaise mérite aussi d’être étudié en tant que styliste. Oserait-on qualifier sa phrase de « proustienne » ? Il arrive en tout cas qu’elle dépasse cinquante mots :

  • Clairement, il ne s’agit pas de fourrer dans un même sac tout ce qui se fait sur un territoire à un moment donné, mais au contraire de faire le choix de propositions susceptibles de montrer la richesse d’une ville qui a créé en plusieurs décennies un dispositif culturel très complet, qui l’a entretenu, qui le montre aujourd’hui toute l’année. (2014)
  • Nous pensions nous être « débarrassés » du théâtre mais il revient sans cesse et le monde en est un a dit William, comme nous croyions, dans notre petite Europe avoir trouvé la paix alors que les ruines de Marioupol montent à quel point les constructions humaines sont fragiles et friables. (2022)
  • Chaque année, et ce depuis maintenant dix ans, le Voyage à Nantes modifie le tracé au sol d’une ligne verte au rythme de la transformation de la ville, au rythme où nos horizons urbains ne cessent de se développer et s’affranchir des frontières physiques pour célébrer une nouvelle façon de voyager. (Guide officiel du tourisme, 2023/2024)

Inspiration oulipienne

La source d’inspiration littéraire de Jean Blaise est connue. Lors de l’aménagement du Lieu Unique dans l’ancienne usine LU, la façade sud du bâtiment, au lieu de s’ouvrir au soleil, a été opacifiée au profit d’un Grenier du siècle où chaque Nantais pouvait déposer un objet selon lui emblématique du XXe s. « Et qu’a déposé Jean Blaise dans le Grenier ? » demande Véronique Escolano. « La vie mode d’emploi, de Georges Perec ». Ce « romans » avec un « s », prix Médicis 1978, décrit avec une précision d’entomologiste toutes les pièces d’un immeuble de huit étages et la vie de ses occupants à la date du 23 juin 1975.

Perec (1936-1982), membre fécond de l’OuLiPo, était un maniaque des pastiches, jeux de mots, palindromes et autres curiosités littéraires surprenantes et, d’une manière générale, sans autre utilité que de surprendre. Son œuvre la plus connue, La Disparition, est un roman de trois cents pages où la lettre « e » ne figure pas une seule fois. Un tour de force, absolument, mais qui est en définitive le seul intérêt de l’ouvrage.

Dans l’immensité du monde contemporain, Jean Blaise a retenu La Vie mode d’emploi comme témoignage ultime de sa sensibilité. Cela pourrait en dire beaucoup sur ses choix artistiques pour le Voyage à Nantes. Et comme son bilan en manitou du tourisme n’est pas très flatteur, c’est plutôt sur le terrain littéraire que ses mémoires devraient se situer. On attend avec curiosité son Nantes mode d’emploi.

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Rappel : 

L'Arbre aux Hérons : comment Nantes s'est prise à rêver et ce qui s'est passé ensuite

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