lundi 22 décembre 2014

Nantes et la Loire (6) : Oublier le dernier quart de siècle

Première contribution au Grand débat sur la Loire

À feuilleter le superbe Nantes de mémoire de peintres* publié ce mois-ci par Philippe Hervouët, un constat s’impose : pour les artistes, la Loire est de très loin l’aspect le plus marquant de la ville. De la couverture du livre (le cours de la Loire depuis la Bourse par Alexis de Broca) à la 4ème de couverture (vue en enfilade du quai Brancas par Alfred Teste), le fleuve est partout. On le voit sur plus de 150 des 252 pages du livre !

Or, pendant les dernières décennies, la Loire semble avoir perdu tout attrait pour nos édiles. La fermeture des chantiers navals en 1987 a évidemment été un choc pour tous les Nantais. Et les plus affectés ont sans doute été les ex-soixante-huitards : ils vivaient encore dans le mythe de la fraternisation entre prolétaires et intellectuels, qui avait paru se réaliser pendant quelques jours de mai 1968, quand les métallos s’étaient brièvement joints aux manifestations étudiantes. Cette blessure mal cicatrisée pourrait bien expliquer la longue incapacité de la municipalité Ayrault à engager la moindre transformation du site des chantiers.

Et quand cette transformation a enfin commencé, elle s’est faite sans grand souci de mettre la Loire en valeur. On a même coupé du fleuve les cales d’où les navires étaient lancés, sauf la plus lointaine. Il a fallu l’activisme d’anciens de la Navale pour que quelques témoignages du passé soient conservés, comme les grues Titan, mais on était là dans le registre de la nostalgie. Le projet Chemetoff prétendait cultiver l’aspect fluvial et maritime de l’île de Nantes, avec même la création d’un port de plaisance : on sait comment cela s’est terminé. Jean-Marc Ayrault, rural angevin, semble s’être trouvé devant la Loire comme une poule qui a trouvé un couteau. Digne successeur des édiles qui ont décidé les comblements, il a vu dans la Loire une source d’embêtements et pas une formidable opportunité.

L'heure de la débâcle est venue !
Côté Loire, son long règne aura été stérile et sans imagination. Les quelques initiatives constatées ne sont jamais venues de lui. Trentemoult boboïsé a obtenu le Navibus, des opérateurs privés ont imaginé le Hangar à bananes et le Nantilus. L’idée de la biennale Estuaire était sympathique, mais elle n’était pas de lui, et l'on se demande d'ailleurs si elle visait à célébrer la Loire ou à la mettre au service de vanités humaines. En tout cas, il n’a pas su l’encadrer, l’eau de la Loire a tourné en eau de boudin.

Pour retrouver la Loire, donc, il faut d'abord tourner solennellement cette page épaisse et terne de notre histoire afin de libérer les esprits. La direction de la communication de Nantes Métropole a su faire du storytelling sur le thème « c’était moins bien avant 1989 ». Elle saura pareillement expliquer que « c’était moins bien avant 2014 ». Ce serait repeindre Jean-Marc Ayrault en bouc émissaire ? Ah ! s’il veut encore être utile à sa ville, c’est désormais le meilleur rôle qu’il puisse jouer. Et depuis son passage à Matignon, il sait faire.
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* Société Nantaise d’Éditions et de Réalisations (philhervouet@wanadoo.fr), 40 euros.

2 commentaires:

Leblanchet a dit…

Le géographe Jean Labasse, formalisait la relation ville – fleuve sous forme d’une «triade dialectique» dans son ouvrage Sur la relation dialectique ville fleuve (CREPIF, Paris, 1987).
Il identifiait trois stades, le plus souvent successifs : l’adaptation de la ville au site, le sacrifice du fleuve, et enfin sa réhabilitation.
Les deux premières phases établissent le rapport ville-fleuve dans ses dimensions économiques et spatiales. La phase de réhabilitation dont l’avènement succède à la désindustrialisation ouvre les projets aux aménagements de loisirs et à la construction de ce que les américains, précurseurs en la matière, nomment « water-front ». Que pensez-vous qui jaillira de l’imagination nantaise ? Entre Bilbao et Lyon, entre Bordeaux et Shanghai les réalisations ont posées les principes actuels de la réhabilitation du fleuve.
Après le miroir d’eau, le projet de pont transbordeur prouve que l’imagination des aménageurs publics se masque derrière le « benchmarking » pour reproduire les « bons modèles » en les faisant passer pour des innovations locales.
Comme vous le rappeliez dans une précédente réponse à un post, il ne faut se faire d’illusion sur les capacités des usagers à imaginer. Henry Ford avait coutume de dire "If I had asked people what they wanted, they would have said faster horses." Jamais il n’aurait innové avec la Ford T.
La Loire fait image dans la peinture classique puis dans la photographie, son esthétisation magnifie une réalité moins urbaine que rurale. Le fleuve facteur de développement industriel est révolu, le fleuve voie de transport peut retrouver grâce aux yeux des aménageurs, mais il faudra comme pour le fret ferroviaire changer les mentalités des syndicats les plus conservateurs attachés aux vieux schémas et grand défenseur du lobby routier.
Il s’agit moins d’imagination que de changement de mentalité. Hors de la nostalgie et du récréatif d’autres solutions restent à concevoir.
JMA était porteur des idées de son époque, il a opté pour une mutation de Nantes hors de l'effondrement de la navale. Ce lieu de profonde blessure ne pouvait être le lieu de la renaissance dans un temps court.

Sven Jelure a dit…

Si l'on prend l'avis moyen du public, il est probable qu'il n'est jamais novateur. Cela n'empêche pas que de temps en temps un individu ait un éclair de génie !
La formule du Grand débat me paraît plutôt bonne d'abord comme outil de communication (on désigne un thème qu'on juge important), ensuite comme moyen pour ratisser large et ramener peut-être, une idée de valeur. Qui restera bien sûr lettre morte si le décideur politique, ou la décideuse, ne la repère pas et/ou ne veut pas courir le risque de la nouveauté. Cela dit, la campagne de publicité pour le grand débat semble orienter celui-ci vers des idées déjà bien répertoriées (guinguettes, transbordeur...). Je suis donc sceptique mais je garde espoir.
Les artistes se sont-ils intéressés à "une réalité moins urbaine que rurale" ? Globalement, peut-être, mais la Loire qu'on voit dans le livre de Philippe Hervouët est bel et bien urbaine, et même industrielle quelquefois. Un fleuve à vocation touristique et récréative est-il envisageable, sera-t-il aussi remarquable ? Peut-être... Je ne dis pas que du bien de Royal de Luxe, mais la troupe a au moins essayé de faire une place à la Loire dans ses spectacles, avec un certain succès je trouve.