dimanche 21 mai 2017

Jean-Marc Ayrault ébloui par Jean-Marc Ayrault

Ainsi, de toute sa carrière politique, Jean-Marc Ayrault n’a commis qu’une seule erreur : « ne pas avoir expliqué la situation et dit notre travail » (entretien avec Pierre-Marie Hériaud, Presse Océan du 18 mai 2017). Il parle là de ses deux ans (2012-2014) au poste de premier ministre.

Jean-Marc Ayrault sur le mur
de Royal de Luxe. Tiens, il y
aurait des mécontents ?
Ses échecs ne seraient donc qu’une affaire de com’ ! Étonnant, non, de la part d’un homme qui a tant usé de la communication en tant que maire de Nantes ? Eh ! bien non, dans le fond, cet aveuglement n’est pas si étonnant. Parvenu très jeune à des postes politiques très élevés, Jean-Marc Ayrault n’a pas parcouru la courbe d’apprentissage habituelle de ses collègues en politique. Entouré de courtisans et d’obligés depuis ses débuts, il n’a jamais eu l’occasion d’apprendre à en prendre et en laisser. Sur qui aurait-il pu compter pour lui éviter la grosse tête ? Il le dit lui-même : « ma femme et mes filles ont toujours été là pour me ramener sur terre ». Comment des proches parmi les proches pourraient-elles avoir plus de recul que lui ? C’est simple : elles ne peuvent pas (il ne faut pas trop en demander à sa femme et à ses enfants, comme dirait François Fillon). À se croire ramené sur terre, il n’en planait que davantage !

François Mitterrand était sans doute plus lucide à son égard. « Je me souviens de François Mitterrand évoquant une nouvelle génération d’élus et citant deux ou trois noms dont le mien », dit Jean-Marc Ayrault. C’était en 1977. François Mitterrand est devenu président de la République quatre ans plus tard, en 1981. Il l’est resté jusqu’en 1995. Et pas une seule fois il n’a appelé au gouvernement cet éminent représentant de la nouvelle génération d’élus (qui du coup est devenu premier ministre sans avoir parcouru la courbe d’apprentissage ministérielle : perseverare diabolicum).

Mais Jean-Marc Ayrault a sans doute sa part de responsabilité dans son propre aveuglement. Très vite, il a doté Nantes d’un service de communication énorme et efficace, qui s’est attaché à peindre en rose tous ses faits et gestes. Cette propagande municipale, il en a été le premier lecteur. Comment ne se serait-il pas laissé convaincre de ses propres mérites puisqu’ils étaient si bien décrits sur papier glacé ?

La fiesta plutôt que l'industrie

Et cet entretien avec Presse Océan en est témoin. « J’ai transformé Nantes », dit-il. En presque un quart de siècle, c’est la moindre des choses : les maires de Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Toulouse, etc. pourraient en dire autant. Mais transformé en quel sens ? « Lorsque je suis arrivé à la mairie de Nantes, les chantiers navals venaient de fermer, la ville se sentait sur le déclin, les Nantais ne se voyaient pas d’avenir », se rappelle-t-il. « Avec Jean Blaise on les a surpris avec les Allumées et les Nantais se sont surpris : ce festival a déclenché la fierté, l’audace et la créativité qui étaient enfouies. »

Davantage qu’une vantardise, les deux phrases ci-dessus sont un terrible aveu : dans l’espoir de remplacer la Navale, vers quoi Jean-Marc Ayrault a-t-il canalisé les énergies et les budgets publics ? Vers la fiesta ! (Juste pour mémoire, on rappellera que, exactement au même moment et pour les mêmes raisons, les élus de Bilbao négociaient avec la Fondation Guggenheim la création d’un grand musée européen.)

Nantes avait évidemment été sonnée par la fermeture des chantiers navals en 1987. Comme un boxeur groggy, il lui fallait un peu de temps pour encaisser. Mais le redéploiement de « la fierté, l’audace, la créativité » toujours présentes en elle était en cours. Depuis l’ouverture de la ligne de TGV, de nombreuses entreprises venaient s’installer à Nantes. Le développement des écoles d’ingénieurs et des formations techniques depuis une vingtaine d’années leur offrait un substrat favorable. Et les chômeurs de la Navale ne demandaient qu’à réemployer leur énergie.

Trafics et Fin de siècle à la trappe

Le redémarrage de Nantes n’est pas dû aux Allumées, il leur est concomitant. Quel qu’ait été leur succès, Les Allumées ne s’adressaient pas à toute la ville. Comme je l’ai déjà écrit, « c’était l’inverse d’une manifestation populaire. L’ouvrier qui pointe à l’usine au petit matin ne fait pas la fête jusqu'à l'aube. Le droit de faire la grasse matinée donnait le sentiment d’appartenir à une élite privilégiée. » Une élite dont le maire de Nantes recueillait tous les jours les compliments. En liant l’essor de Nantes aux Allumées, Jean-Marc Ayrault souligne ses propres illusions – largement partagées, il faut le dire, jusque dans les rangs de ses opposants : la communication municipale est décidément efficace. Il omet au passage de rappeler que Les Allumées ont été suivies par Trafics et Fin de siècle, du même Jean Blaise, deux échecs cuisants. Si Trafics et Fin de siècle n’ont pas brisé l’élan nantais, c’est qu’il n’était pas né des Allumées.

Nantes reste une ville active, dynamique, inventive, mais elle l’est parce que les Nantais le sont, pas parce que quelques-uns d’entre eux vont applaudir des spectacles d’avant-garde au Lieu Unique, que des marionnettes géantes défilent en ville de temps en temps ou qu’un grand éléphant mécanique tourne en rond depuis dix ans là où l’on construisait autrefois des navires. Nantes a changé ; pas Jean-Marc Ayrault, toujours ébloui par lui-même.

11 commentaires:

Anonyme a dit…

j'ai lu cet article sur PO, j'ai été surpris qu'il ne parle pas du musée des beaux arts qui va ouvrir sous peu, son "Bébé" pourtant !!!

Anonyme a dit…

Il y longtemps que Messieurs Blaise Courcoult Orifice ..ont fait fi de leur vœux pieux se servant de Nantes comme tremplin personnel...faisant fi de le Ville et des principes Républicaines...au profit de leur égo

Sven Jelure a dit…

Faut-il ranger ces trois hommes dans la même catégorie ? Jean Blaise et son collaborateur Pierre Orefice sont des salariés d'une société publique locale délégataire de services publics. Ils devraient donc placer au-dessus de tout l'intérêt de la collectivité. J'ai toujours été étonné et choqué de les voir se mettre au service d'intérêts extérieurs, voire concurrents (ceux de Paris, de Marseille ou du Havre pour le premier, ceux de l'association La Machine pour le second). Je pense que Jean-Marc Ayrault n'a pas eu la main heureuse en les embauchant.
Le cas de Jean-Luc Courcoult est différent. Il porte une double casquette. En tant que directeur de troupe, il a certes quelques responsabilités envers Nantes (qu'il est censé mettre en avant dans sa communication à l'extérieur). Mais en tant que metteur en scène, il est responsable envers son art, pas envers la Ville ou la République. Là, le problème serait plutôt que sa créativité paraît épuisée depuis bien des années déjà.

Anonyme a dit…

L'erreur de JMA, c'est de ne pas avoir amené à Matignon l'équipe qui lui faisait sa com à Nantes comme cela le bon peuple aurait compris l'étendue de son action qui a surtout consisté à détricoter ce que ses prédécesseurs avaient mis en place et à flanquer un grand coup de massue fiscale aux contribuables.
Ensuite, il a pantouflé au Quai d'Orsay en s'occupant d'affaires qui lui étaient totalement étrangères mais là encore il lui aurait fallu un bon communicant. Toutefois, les Français sont moins gogos que les Nantais devant l'éléphant et plus difficiles à convaincre...
Allez, maintenant qu'il a du temps, JMA va pouvoir rectifier la vérité en écrivant ses mémoires ( d'éléphant).

Sven Jelure a dit…

D'autant plus qu'il ne manquera pas de nègres pour les écrire à sa place en lui tressant des couronnes (désintéressées, bien sûr). Le problème sera plutôt de trouver des lecteurs : qui s'intéressera encore à JMA dans six mois ?

Anonyme a dit…

Les rayons Bibliothèques sont bien tenus et au Service du vide culturel institué..., Ne vous inquiétez pas, les mémoires éléphantesques deviendront vite un best-seller de la communication culturelle nantaise.

Herminie44 a dit…

En attendant, Blaise fait jouer son réseau et le Monde Mag publie sur lui un article de pure complaisance :
http://abonnes.lemonde.fr/m-actu/article/2017/05/26/de-nantes-au-havre-jean-blaise-seme-la-culture_5134223_4497186.html
Pour qui sait lire entre les lignes cependant toutes les critiques sont là et bien là, noyées dans la promotion certes mais quand même. Amusez vous à les retrouver au milieu des poncifs (les Allumées entre autres dont on nous dit quand même qu'elles se sont arrêtées en 1995).
Nous y apprenons aussi qu'en 5 ans le nombre de visiteurs estivaux nantais a augmenté de 55%, avec comme sous entendu que c'est grâce au Voyage à Nantes...Mais l'arithmétique est cruelle : 55% de pas grand chose cela fait toujours pas grand chose.

Sven Jelure a dit…

Merci pour le lien. Les poncifs sont d'autant plus présents qu'une grande partie de cet article reprend des articles antérieurs du Monde, même quand il ne les cite pas expressément (voyez le cas de Jean Blaise emporté comme bagage par Jean-Marc Ayrault, que j'avais signalé à l'époque -- http://lameformeduneville.blogspot.fr/2008/12/quand-il-entend-le-mot-culture-il-sort.html).
Non seulement 55 % de pas grand chose est modeste, mais la manière de compter les visiteurs a toujours été sujette à caution : il suffit de multiplier les points de décompte pour augmenter le nombre apparent de visiteurs, sans pouvoir distinguer les touristes des Nantais, d'ailleurs. Et les visiteurs supplémentaires ne sont pas tous dus au VAN. D'une part le tourisme urbain est à la hausse partout, d'autre part La Loire à vélo est un grand succès. Même le taux d'occupation des hôtels n'est pas totalement significatif, puisqu'il prend en compte aussi bien les CRS en déplacement en relation avec Notre-Dame-des-Landes et les migrants logés dans les hôtels modestes !

Herminie44 a dit…

Sans compter que les best-sellers de l'été 2016 ont été le jardin des plantes et les remparts du Château des Ducs de Bretagne cf http://www.20minutes.fr/nantes/1921031-20160908-voyage-nantes-rempli-bulletin-notes-edition-2016
qui étaient là avant le Voyage (car il y a eu un avant Jean Blaise si si !)
Au fait Sven que vous inspire la nouvelle mode de rebaptiser le Château des ducs de Bretagne Château de Nantes dans la communication officielle ? Volonté d'effacer définitivement l'histoire bretonne de Nantes ? Métropolisation avancée ? Tentation bureaucratique de faire plus court ? Un peut de tout cela ?

Sven Jelure a dit…

Je pense que la volonté de débretonnisation y est pour beaucoup. L'image de la Bretagne est forte. Une politique touristique ne peut l'invoquer à moitié, or c'est qu'a longtemps fait Nantes. Comme vous dites, il y a eu un avant Jean Blaise, mais l'intéressé préférerait qu'on n'en sache rien afin de légitimer son discours : la culture à Nantes a commencé avec moi...

Anonyme a dit…

Débretonnisation, débretonnisation, est-ce que j'ai une gueule de débretonnisation .. ? Les journalistes de la Stampa aussi calés en géographie que not' bon p'ésident Macron ?


Andate in Bretagna? Fermatevi a Nantes, la città di Jules Verne - La Stampa
http://www.lastampa.it/2017/06/19/societa/viaggi/mondo/andate-in-bretagna-fermatevi-a-nantes-la-citt-di-jules-verne-H09HYu9bNJ1KkoNgay6B6H/pagina.html