La campagne pour la consultation du 26 juin a au moins un
mérite : elle a amené les partisans de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes
à reparler du projet. Pendant de longs mois, ils n’avaient eu d’yeux que pour
les « zadistes ». En particulier pendant
la campagne pour les élections régionales. Aussi bien Bruno Retailleau que
Christophe Clergeau se sont abstenus de faire campagne pour l’aéroport. En
revanche, ils ont abondamment fait campagne contre les zadistes.
Quitte à exagérer les méfaits d’iceux. Une « pétition
régionale de soutien aux riverains de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes »
longtemps disponible en ligne sur le site web de la région recensait « plus
de 200 exactions liées à la ZAD ». Le pillage d’un camion de
marchandises, en particulier, a fait les gros titres de la presse et a souvent
été cité par les partisans du projet d’aéroport. Ce qui dénote, au
minimum, une concertation entre eux afin de monter certains faits en épingle.
Car dans l’absolu, ce pillage est peanuts : pour un seul camion
pillé sur la ZAD depuis 2008, la Loire-Atlantique enregistre en une seule année plus de
15.000 vols liés aux véhicules.
Communiquer sur les zadistes plutôt que sur l’aéroport a
sûrement été pendant un temps une stratégie de communication habile. Elle faisait appel à des
peurs irrationnelles justifiées par des faits ponctuels authentiques – les 200
exactions et les dégradations commises à Nantes lors de manifestations. Toutes
proportions gardées, la peur des zadistes reposait sur le même mécanisme que la
peur des sorcières.
Un amalgame entre trois populations
Le terme zadiste recouvre en réalité trois
populations présentes sur la zone d’aménagement différé… ou sur la « zone
à défendre » (ZAD). Les habitants, ruraux qui refusent
d’abandonner leurs terres. Les militants, défenseurs de la nature et/ou
adversaires du capitalisme qui s’opposent à la construction d’un grand
équipement. Les délinquants, personnages en rupture avec la
société attirés par une situation trouble.
Ce cocktail reproduit exactement celui que recouvrait le
mot « sorcière » au Moyen-âge. La sorcière qui se cache au fond des
bois est tantôt un être proche de la nature qui connaît les secrets des
plantes, tantôt une fidèle du paganisme rebelle à la nouvelle foi monothéiste,
tantôt un personnage maléfique qui concocte des envoûtements et se livre au
sabbat. Les autorités (aujourd’hui le gouvernement et les partis, autrefois
l’Église) tentent de compromettre radicalement les deux premières catégories
par un amalgame avec la troisième. C’est le mécanisme de la
diabolisation : une fois celle-ci acquise, tout ce que dit la sorcière (ou
le zadiste) est présumé inspiré par une intention mauvaise.
Il n’y a en fait qu’une différence majeure entre sorcière et
zadiste : la sorcière était une femme, circonstance aggravante pour
l’église médiévale, alors que le zadiste est transgenre. D’ailleurs, il
s’appelle Camille ! Qu’il ne soit plus question de brûler les zadistes en
place publique n’est pas une vraie différence : notre société a renoncé à
la peine de mort. De nos jours, les sorcières sauveraient leur peau. (Enfin…
pas sûr, quand on lit certains commentaires sur les forums consacrés à NDDL.)
Habile pendant longtemps cette stratégie de com’ a soudain
cessé de l’être quand François Hollande a décidé d’interroger les citoyens. Les
adversaires de l’aéroport ont critiqué cette décision. Pourtant, elle menace
beaucoup plus les partisans de l’aéroport, poignardés dans le dos par le
président de la République. Car la consultation électorale suppose un minimum
de réflexion sur le projet lui-même. Un raisonnement du genre « dire oui à
l’aéroport c’est dire non aux zadistes » serait insuffisant (la loi Travail
a montré que les trublions n’étaient pas exclusivement attachés à l’aéroport),
voire dangereux (rien n’est plus vite fait que de confondre un bulletin
« oui » avec un bulletin « non » !).
Dans ce genre de débat, d’ordinaire, les partisans arrivent armés d’un
argumentaire rationnel qu’ils ont eu le temps de préparer. Ils fixent le cadre
du débat. Les adversaires pris de court et mal documentés se rabattent sur des
arguments irrationnels, jouant sur les sentiments et les peurs du public. Mais
ici, partisans et adversaires de l’aéroport se battent en quelque sorte à
fronts renversés. Ces dernières années, les opposants au projet se sont
appliqués à peaufiner leurs argumentaires, y compris avec des arguments très
techniques. En face, les partisans du « oui », habitués à cultiver
l’argument irrationnel du zadiste, ont du mal à reprendre pied. Leur argument
essentiel, l’aéroport comme locomotive économique régionale, reste de l’ordre
de l’irrationnel. Les sorcières seront-elles vengées par cette consultation au solstice d'été ? Réponse
demain soir.
