13 mars 2026

Petite histoire du « Nantes bashing »

À qui a l’outrecuidance de les critiquer, Johanna Rolland et les siens reprochent volontiers un Nantes bashing :

  • « Nous avons toujours fait l’objet d’un "bashing" de l’opposition. Cela remonte à 1983 avec Michel Chauty » Jean Blaise, Presse Océan, 21 mai 2014

  • « Les campagnes de bashing de Nantes et les émissions à la c… qui sont toujours à charge », Yann Trichard, Presse Océan, 26 septembre 2023

  • « Le Nantes bashing entendu ces dernières années ne résiste pas à l’épreuve des faits », Johanna Rolland, France 3 Pays de la Loire, 27 mars 2025

  • « Les acteurs économiques sont nombreux à demander de ne pas alimenter le Nantes Bashing », Francky Trichet, communiqué, 11 décembre 2025

  • « Loin du Nantes bashing et du pessimisme des conservateurs de tous bords, les faits parlent », Robin Salecroix, X, 4 février 2026

  • « Voilà qu'il dénigre les acteurs locaux qui travaillent sur un projet exceptionnel qui incarne une métropole durable et fait la fierté de notre territoire. Encore du Nantes bashing. » Thomas Quéro, Facebook, 8 février 2026

L’anglicisme fait peut-être chic (« bashing » signifie simplement « dénigrement »), mais le reproche est mal fondé. Les critiques s’adressent à ceux qui ont pris de mauvaises décisions, pas à la ville de Nantes elle-même. Parlez de Rolland bashing, si vous y tenez.

Certes, une hostilité institutionnelle envers Nantes a pu exister à travers l’histoire. Quand Jules César a soutenu la construction de Ratiatum, c’était, pensent certains historiens, pour embêter la tribu des Namnètes, alliés aux Vénètes contre Rome. Quand les Normands ont brûlé la ville et décapité l’évêque Gohard en 843, ils leur voulaient sans doute du mal. Quand le roi de France Charles VIII a vainement attaqué la capitale de François II en 1487, ses intentions étaient clairement hostiles. Quand, cent deux ans plus tard, Henri III a d’un trait de plume transférés à Rennes la chambre des comptes et l’université, il voulait ostensiblement punir la ville du duc de Mercœur. Et même les bombardements américains de 1943 n’étaient pas forcément une amabilité envers la ville.

Alain Croix, relais contemporain du Nantes bashing historique

Mais le « bashing », le dénigrement systématique d’une ville en tant que telle, en vue de salir sa réputation, n’est pas si fréquent. Parmi les auteurs anciens, les bons connaisseurs de Nantes n’en ont rien dit de mal. Rabelais, pourtant prompt aux sarcasmes, en dit plutôt du bien. Les romans arthuriens voient en elle une cité prestigieuse. Le grincheux Jean Meschinot, auteur local des Lunettes des princes, premier livre imprimé en France, ne la critique pas. Machiavel, qui peut avoir la dent dure, n’a pas commenté ses séjours dans la cité des ducs.

La première médisance avérée est rapportée par Dubuisson-Aubenay dans son Itinéraire de Bretagne en 1636(1). À l’époque, les clochers de quatre églises nantaises portent des « gyrouettes » en forme de main (au lieu du coq traditionnel), Elles s’expliqueraient ainsi : en 1341, pendant la Guerre de Succession de Bretagne, « les Nantois ayans livré pour argent aus partisans de Charles de Blois le comte Jean de Montfort qui estoit à Nantes, se fiant à eux, Jean le Conquérant son fils […] voulut, pour marque de cela, que des mains fussent mises au ault des clochers de cette ville, in signum ac monimentum corruptelae, parce qu’ils s’estoient là-dedans laissé graisser et corrompre les mains. » 

Noyades de Nantes, par Joseph Aubert

Des traîtres cupides, les Nantais de 1341, qui avaient pourtant soutenu trois semaines de siège contre l'armée française ? À vrai dire, Dubuisson-Aubenay doute de cette explication : il a vu une girouette identique à Coetz (Les Couëts), où elle ne pouvait servir qu'à indiquer le sens du vent.

Cette calomnie médiévale trouve néanmoins un relais là où on ne l’attendrait pas : dans le Dictionnaire de Nantes publié en 2013 grâce à une copieuse subvention municipale. Alain Croix affecte d'y voir une tradition avérée parce qu’elle a été exposée à Dubuisson-Aubenay par « le très savant dominicain Albert Le Grand ». En fait de « très savant », ce Nantais d'adoption est l'auteur d'une Vie des saincts de la Bretaigne armorique réputée très fantaisiste. Entre historiens, on sait se ménager...

Le même Alain Croix, pour une raison opaque, a tenu à publier en appendice du récit de Dubuisson-Aubenay le fort dénigrant Profil de Bretagne de Jean-Baptiste Babin (1663), Nantais mais surtout fonctionnaire royal. Les « Nantois » montrent une « horrible ardeur pour le bien » ainsi que « des rudesses choquantes et des aspretez qui surprennent les étrangers ». Qui plus est, « comme il n’est pas de peuple plus sujet à l’envie et que chacun y souffre le martire des prospéritez de son voisin, ils se déchirent tous par la médisance et sans se faire justice ny penser à leurs desfautz, ils n’ont de plaisir qu’à parler de ceux des autres. » Nous voilà habillés pour l'hiver.

Du Nantes bashing soft en littérature

Chacun connaît les quelques lignes féroces de Jules Verne sur Nantes (« Il faut que cette inepte ville de Nantes ne soit en partie habitée que par des crétins, des vachers, des albinos »). Ce sont des propos privés, tenus dans une lettre à son père par un garçon de 19 ans sous le coup d’un chagrin d’amour. Il n’a pas cherché à leur donner de publicité.

En revanche, de nombreux littérateurs ont publiquement évoqué Nantes dans leurs œuvres(2). Le Nantes bashing n’y abonde pas. Quelques auteurs glissent néanmoins des vacheries en douce. « Je crois que Nantes est une ville assez bête, mais j’y ai tant mangé de salicoques que j’en garde un doux souvenir », écrit ainsi Flaubert.

Le plus faux-jeton est probablement Julien Gracq : « D’où vient que cette ville qui n’est pas immense, constituée aux trois-quarts d’immeubles de sous-préfecture, ingrate pour le regard, dénaturée dans son assise primitive sur la Loire par des comblements artificiels […] donne si fortement le sentiment d’une "grande ville"… ? » L’image fabriquée qui prend le pas sur le réel : on comprend pourquoi Jean-Marc Ayrault manifestait tant de respect à l’écrivain de Saint-Florent-sur-Loire.

« Ville négrière », ça n’est pas du bashing, ça ?

Or, puisqu’on parle de lui, Jean-Marc Ayrault lui-même est l’instigateur principal du Nantes bashing le plus manifeste de notre époque. Et en plus il s’en dit fier ! Grâce à lui, Nantes est présentée ici et là comme une « ville négrière ». C’est par exemple le titre d’un documentaire de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) où l’on retrouve... Alain Croix. Et, circonstance aggravante, la ville aurait cherché à dissimuler ses fautes (ce qui est parfaitement faux).

L’essentialisation est grossière ! Il y a eu des négriers à Nantes ; cela ne signifie pas que leur trafic soit consubstantiel à l’identité de la ville (en son temps, la traite ne dépassait pas un cinquième de l’activité du port de Nantes, qui lui-même n’était pas la seule industrie de la ville, et elle se déroulait exclusivement outremer, entre l’Afrique et l’Amérique) et encore moins que les Nantais contemporains composent, deux ou trois siècles plus tard, une cité esclavagiste. Mais cet auto-bashing reste pratiqué et subventionné au plus haut niveau. Et cette persévérance produit ses effets : quel Nantais ose aujourd’hui se rebeller contre l’étiquette accolée à sa ville ? La construction médiatique entreprise depuis plus d’une génération est devenue vérité d’évangile.

Entre « Nantes, ville insécure », bashing contemporain qui exaspère les chapeaux à plumes municipaux et « Nantes, ville négrière », autobashing pratiqué par les mêmes depuis quarante ans, franchement, lequel est le plus offensant et le plus excessif ?

  1. Voir le formidable La Bretagne d'après l'itinéraire de Monsieur Aubenay-Dubuisson, coordonné par Alain Croix, Presses universitaires de Rennes et Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, Rennes, 2006.

  2. Voir l’indispensable Nantes et la littérature – Anthologie de Patrice Locmant, Coiffard édition, Nantes, 2006.


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