03 octobre 2026

Estuaire penche dangereusement vers l’art funéraire

Dans un long billet sur Facebook, Aymeric Seassau, adjoint à la culture communiste de Johanna Rolland, tire un signal d’alarme : « le projet Estuaire est en difficulté. Il est en danger. » Le danger immédiat vient de l’Observatoire de Kawamata, à Lavau-sur-Loire, ou plus exactement de sa longue passerelle d'accès, dont l’état est très dégradé.

Pouvoir le dire en 2026 devrait déjà être un motif de satisfaction. Qui aurait imaginé qu’il en resterait quelque chose vingt ans après ? Kawamata lui-même n’en espère pas davantage et dit amen à la destruction de la passerelle.

Projet sympathique à divers égards, la Biennale Estuaire était néanmoins entachée d’amateurisme dès l’origine. Son concepteur, Jean Blaise, s’était lancé à 55 ans dans un type d’événement qu’il ne maîtrisait pas. Le seul vrai succès de sa carrière, Les Allumées, de nature très différente, datait déjà d’une douzaine d’années et avait été suivi de plusieurs échecs. Les trois biennales prévues devaient être organisées sous couvert d’une association, le CRDC, gestionnaire du Lieu Unique.

Le Pendule de Roman Signer (186 141,94 €) bat stoïquement
la mesure à Trentemoult depuis Estuaire 2009

La chambre régionale des comptes a jugé Estuaire sévèrement dans un rapport de 2011 consacré au CRDC. Aux deux premières biennales estivales, qui ont coûté respectivement 8,8 et 9,3 millions d’euros, elle reprochait avant tout un financement inadapté. La troisième édition, prévue pour 2011, a été repoussée à 2012 et phagocytée en pratique par la première manifestation estivale du Voyage à Nantes.

L’immensité de l’estuaire se prêtait mal à un événement conçu comme un ensemble et néanmoins composé d’œuvres disparates. Il en ressortait une impression de saupoudrage. Si quelques œuvres valent le détour encore aujourd’hui, la plupart étaient anecdotiques et deux au moins, la maison dans la Loire de Lavau et un canard gonflable géant, ont été des désastres grotesques.

Ruineux Observatoire

Malgré une couverture de presse abondante, la fréquentation a été médiocre. Estuaire 2007, avec six œuvres « pérennes » et dix-sept œuvres éphémères, a revendiqué 680 000 visites. Autrement dit, si tous les visiteurs avaient tenu à visiter toutes les œuvres, ils auraient été au total moins de 30 000, pour 8,8 millions d’euros de budget, soit pas loin de 300 euros dépensés en moyenne pour attirer un visiteur, venu souvent des environs ou du département. En 2009, quatorze œuvres pérennes (dont huit nouvelles) et treize œuvres éphémères auraient attiré au total 720 000 visites, pour 170 000 visiteurs. Chacun de ceux-ci aurait donc visité en moyenne 4,2 sites sur 27 proposés, ce qui dénote un degré d’intérêt faible.

C’est seulement en 2017 que la chambre régionale des comptes a révélé dans un autre rapport, celui-ci consacré à la SPL Le Voyage à Nantes, le coût parfois stupéfiant des œuvres d’Estuaire. Aymeric Seassau se garde de rappeler que la plus onéreuse était précisément l’Observatoire de Kawamata : 850 198,43 euros, hors passerelle. Si on l’avait fait ériger par un charpentier des environs selon les règles normales de la commande publique, la construction aurait sûrement coûté bien moins cher pour un résultat équivalent. Mais la signature d’un artiste, Japonais de surcroît, en fait une œuvre d’art, ce qui change tout financièrement...

L’Observatoire a été complété en 2009 par un cheminement en bois. Le cahier des charges initial prévoyait que l’ouvrage aurait une durée de vingt ans. Mais dès 2012, de nombreux désordres sont apparus. Il a fallu remplacer l’essentiel de la structure. « Certes il y a eu des malfaçons dans la conception et une remise en état avoisinant les deux millions d’euros que le Voyage à Nantes ne sait pas financer », constate Aymeric Seassau. Le tribunal administratif de Nantes a pourtant condamné différents protagonistes de la construction à verser plus de 1,5 millions d’euros en 2018.

Aucune sorcellerie

Eh ! bien, alors, l’argent est là, non ? Apparemment, non. Il a été dépensé dans les réparations et les travaux d’entretien du site contre l’envasement et une végétation envahissante. Et puis il y a tout le reste, tous les frais occasionnés chaque année par une dizaine d’œuvres « pérennes » subsistantes. Car, oui, « le coût d’entretien, de maintenance et de renouvellement de ce patrimoine va peser à l’avenir dans [l]es comptes » du Voyage à Nantes, avait souligné la chambre régionale des comptes en 2017.

L’avait-on oublié ? Aujourd’hui, se désole Aymeric Seassau, « Nantes Métropole se retrouve à financer 93% de l’entretien des œuvres dont 1/3 ne sont pas sur son territoire ». (Ce qui pourrait être juridiquement un peu limite puisqu’elles sont exploitées dans le cadre d’une délégation de service public.) « La Métropole nantaise qui tient le projet à bout de bras n’a pas à subir de procès en sorcellerie ! » En effet, elle n’a ni baguette ni magique ni pierre philosophale pour tirer Le Voyage à Nantes de ce mauvais pas autrement qu’en puisant dans les poches des contribuables...

« Très concrètement », ajoute Aymeric Seassau, « nous sommes aujourd'hui tout à fait prêts à aller plus loin en réunissant, autour d'une même table, l'ensemble des acteurs publics et privés du territoire volontaires pour apporter des financements complémentaires en vue de la reconstruction de la passerelle. […] Pour coopérer, il faut être plusieurs. » En voilà, un langage énergique ! Estuaire est sauvé. Presque.