31 août 2026

Le Belvédère de l’Hermitage est-il plus robuste que la passerelle de Lavau ?

Démolie, pas démolie ? Les habitants de Lavau-sur-Loire aimeraient bien conserver la passerelle qui mène à l’Observatoire de Tadashi Kamawata. Sophie Lévy, directrice du Voyage à Nantes, elle, voudrait arrêter les frais, car cette construction en bois réclame des réparations. On imaginerait un débat aisément clos : suffirait-il pas que Le Voyage à Nantes vende la passerelle à la commune pour un euro symbolique ?

Hélas, qui dit Tadashi Kamawata dit grosses sommes. Depuis qu’il a exposé une installation à la Biennale de Venise en 1982, cet artiste est « coté », surtout en France, où il a installé son atelier. Ses œuvres ne sont pas faites de matériaux coûteux mais il assure les étudier longuement – pour aboutir le plus souvent à des tas de planches formant une sorte de cabane ou de nid géant.


Il a ainsi réalisé plusieurs œuvres pour Le Voyage à Nantes 2019. On se souvient par exemple du « nid » composé d’une centaine de planches de bois clair posé sur le toit de la gare (ci-dessus). Il est même l'auteur d'une « œuvre pérenne », le Belvédère de l’Hermitage. Prix estimé : 1 041 600 euros grâce à des études ayant « permis de fiabiliser le coût et le délai de réalisation ». Nonobstant cette « fiabilisation », il avait fallu porter le budget à 1 326 000 euros. Les automobilistes qui passent au pied de cette œuvre sur le quai d’Aiguillon sont invités à jeter un coup d’œil respectueux à ce legs de l’époque Jean Blaise.

Un jugement à 1,5 million d’euros

À côté du Belvédère de Nantes, celui de Lavau aurait presque l’air d’un cadeau : il n’a coûté « que » 850 000 euros à Estuaire 2007. Cependant, il a fallu y ajouter 600 000 euros pour la passerelle. Et les frais ne s’arrêtent pas là. La dégradation accélérée de la passerelle a vite abouti à une action en justice pour malfaçons. En 2018, le tribunal administratif a condamné les protagonistes de la construction à verser presque 1,5 million d’euros de dédommagements au Voyage à Nantes et au Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres.

Le jugement a été confirmé par la cour administrative d’appel en 2020, avec cette intéressante précision : « le préjudice retenu par le jugement repose sur un calcul qui permet, non pas la remise en état de l'ouvrage, mais la construction d'un nouvel ouvrage d'une durée de vie de 50 ans et accessible aux PMR alors que le contrat initial prévoyait un ouvrage d'une durée de vie de 20 ans non accessibles aux PMR. » Et Le Voyage à Nantes refuserait à présent cette reconstruction ? On comprend que ça rouspète dur du côté de Lavau.

Principe de précaution

Mais voilà : selon Presse Océan, « Tadashi Kawamata a donné son feu vert pour l’enlèvement de la passerelle, précise Sophie Lévy. Ses œuvres étant toutes construites en bois, il a l’habitude que leur durée de vie ne soit pas infinie et estime que 20 ans, c’est déjà bien. » M. Kamawata compte peut-être mieux les euros que les années, puisque depuis la création de son œuvre en 2007, il ne s’est écoulé que 19 ans et pas 20.

Cet avis autorisé oblige à se poser la question : quelle est l’espérance de vie de la passerelle de l’Hermitage construite en 2019 ? Si vingt ans n’en valent que dix-neuf aux yeux de son créateur, il vaudrait mieux ne pas attendre 2039 ! Car le risque principal n’est pas de mettre les pieds dans la vase comme à Lavau : sur le quai d’Aiguillon, il s’agit de chuter dans la circulation dix mètres plus bas...

21 août 2026

Royal de Luxe, une vache sacrée à deux doigts de l’équarrissage

La compagnie de théâtre arrachée à Toulouse par Jean-Marc Ayrault en 1989 a contribué à l’aura culturelle de Nantes dans les années 1990 mais ne produit plus grand chose depuis une dizaine d’années tout en absorbant de grosses subventions. Johanna Rolland va-t-elle continuer à payer sans voir ?

Les comptes 2025 de Royal de Luxe montrent un frémissement : après une année 2024 pratiquement nulle (1 512 euros), la troupe a vendu pour 176 000 euros de spectacles en 2025. Il lui en faudrait au moins cinq ou six fois plus pour assurer son existence, mais pas d’inquiétude : elle est assise sur un trésor, ses spectacles passés, comptabilisés comme des immobilisations incorporelles. Leur valeur résiduelle nette inscrite au bilan dépasse 1,2 million d’euros.

Ce qui soulève cependant un petit mystère. La compagnie a renoncé en 2025 à une provision de 150 000 euros destinée à la « réparation/restauration des "Géants" ». En effet, explique-t-elle, les demandes des organisateurs de spectacles ont changé : « Désormais nous nous devons de répondre à des demandes spécifiques, ce qui implique à chaque fois une réinvention de notre patrimoine technique et artistique ». C’en est donc fini des « Géants », qui ne seront pas réparés : sic transit... Mais si les machines et matériels utilisés pour les spectacles ne valent plus rien, est-il réaliste de penser que les biens immatériels, les scénarios et mises en scène, sont assez conformes aux « demandes spécifiques » pour valoir plus de 1,2 million d’euros ? Apesanteur, par exemple, vaut-il plus de 350 000 euros ?


Heureusement pour la compagnie, les subventions sont reparties de l’avant : en 2025, elle a touché 519 512 euros versés principalement par Nantes Métropole. En contrepartie, elle a donné douze représentations de son spectacle Apesanteur à Nantes, Orvault et Vertou, avec à chaque fois entre cinq cents et mille spectateurs. Entre six mille et douze mille métropolitains ont ainsi pu le voir, c’est-à-dire que le coût moyen d’Apesanteur, pas si léger que ça, doit se situer entre 43,29 et 86,59 euros par spectateur : pas mal pour un spectacle « gratuit » qui a suscité des commentaires mitigés. À ces subventions s’ajoute le prêt gracieux d’une usine entière, soit un avantage en nature estimé à 251 885 euros par an.

La compagnie a cherché à rétablir ses comptes en faisant des économies et en étalant ses dettes, mais son commissaire aux comptes reste prudent, et même dubitatif : « Au-delà de ces actions engagées qui sont nécessaires mais non suffisantes, la continuité d'exploitation demeure conditionnée à l'obtention de marchés artistiques avec des encaissements sur le 2S 2026 [c’est nous qui soulignons], pour lesquels des échanges commerciaux sont en cours. » Sans ces encaissements, c’est la discontinuité assurée : boum !

En janvier 2026, Royal de Luxe a joué Apesanteur une douzaine de fois au Chili, un pays où La Petite géante lui avait valu un franc succès il y a presque vingt ans, en 2007 (et qui est prétexte cette année à une accusation de détournement local)... Pour le deuxième semestre (2S), rien n’est annoncé à ce jour. Royal de Luxe a longtemps disposé d’un compte en banque bien fourni – 846 000 euros à fin 2023 encore. De quoi voir venir... Au 31 décembre 2025, avec 55 543 euros, il lui restait de quoi financer tout au plus quatre ou cinq mois d’existence frugale. La discontinuité menace. Nantes laissera-t-elle crever sa vache sacrée ?

13 août 2026

Laennec, le bicentenaire oublié par Nantes

René Théophile Laennec est mort le 13 août 1826. Comme on le craignait, Nantes se montre incapable de célébrer ce médecin qui a révolutionné l’anatomie pathologique avec le stéthoscope et les Principes de l’auscultation médiate.

À Paris, le Collège de France, où Laennec fut professeur, a marqué le bicentenaire de sa mort par une grande exposition organisée dans sa bibliothèque patrimoniale du 4 mai au 31 juillet 2026. Il a aussi publié un article détaillé de Leandro Daza Dadan et Gabrielle Mota dans son bulletin Colligere.

Laennec a été élevé à Nantes par son oncle Guillaume, refondateur et directeur de l’école de médecine, qui a guidé ses premières années d’études. L’essentiel de ses archives scientifiques se trouve à Nantes. En 1981, à l’initiative du doyen Jean-Pierre Kerneis et du docteur Charles Le Séac’h, la ville a célébré le bicentenaire de sa naissance en érigeant un monument devant la fac de médecine.


En 2026, Nantes ne fait rien. La métropole prétend occuper une place dans les technologies médicales. Peut-être ne voulait-elle pas trop rappeler que son projet de « biopark Laennec », à Saint-Herblain, est surtout marqué à ce jour par le départ de Valneva pour Lyon (qui, à propos, a aussi créé un bioparc Laennec !) ; elle vient de racheter ses bâtiments vides, dont elle avait pourtant cofinancé la construction !

Un hommage à Laennec aurait aussi été l’occasion de parler d’autre chose que de la surchauffe caniculaire de Gina, ce bâtiment proche du CHU inauguré l’an dernier à l’intention des medtechs. Même le site web Nantes Métropole Innovation Santé, créé pour faire de la retape envers la profession, ne dit rien de René Théophile Laennec.

Heureusement, la faculté de médecine de Nantes va sauver l’honneur in extremis. Elle organise le 17 novembre à 18 heures, dans l’amphi Kerneis, une table ronde ouverte à tous. Autour du modérateur, le professeur Antoine Hamel, doyen de la faculté, six universitaires de premier plan (les professeurs Jacalyn Duffin, José Maria Urkia, Frédéric Le Blay, Bertrand Cariou, Jean-Noël Trochu et François-Xavier Blanc) mettront en lumière l'ancrage local de Laennec ainsi que l'excellence de la recherche et de l'enseignement médical nantais.

10 août 2026

Le Voyage à Nantes 2026 : quand la terre atterre

Le Voyage à Nantes 2026 « initie un cycle sur les éléments ». Cette année est celle de la terre. Viendront ensuite l’eau, l’air et le feu. Les organisateurs s’offrent ainsi trois ans d’existence supplémentaire sans avoir à se creuser les méninges pour trouver un thème fédérateur.

D’autant plus que le thème proposé paraît facultatif. Il y a bien Ce que la terre retient, élégante mais minimaliste exposition de Caroline Le Méhauté au au Passage Sainte-Croix ; pour le reste, ça part un peu dans tous les sens : vidéos aériennes et aquatiques d’Anne-Charlotte Finel dans les cryptes de la cathédrale, début d’incendie de Pierrick Sorin au Jardin des plantes, épaves automobiles et gravats de Théo Mercier place Graslin, ange en pièces détachées d’Ali Cherri place Félix-Fournier, palmier-dattier artificiel de Louis Guillaume au château, bouses de vache de Barbara Schroeder au Jardin extraordinaire...

Même le son s'y met avec L'eau est là, de Dominique Petitgard, installation sonore pour 24 hauts-parleurs, au square Daviais.


Qu’importe, Le Voyage à Nantes 2026 donne à philosopher – l’esprit est là, sous la terre, pas très profond. « L’art sert à faire réfléchir », répètent en boucle les défenseurs de Fossil Opera, qui n’osent quand même pas trop vanter ses qualités esthétiques. « Ses installations sont des lieux où se télescopent l’esthétique du cabinet de curiosité, le cadavre exquis, le marchand de souvenirs cheap, le sex-shop, la culture punk, la composition florale et le mauvais goût », s'épatait le Musée des Beaux-arts de Rouen au sujet de Théo Mercier. On ne peut pas dire qu’on aura été volé.

Le palmier-dattier du château est un « symbole de transformation et de victoire de la vie sur le temps » et une « mémoire des routes coloniales », les basiques Mistériennes du Jardin extraordinaire renvoient « à la monumentalité des civilisations anciennes », Edgar Sarin montre à la chapelle de Clem’s des « points de cristallisation de pensées sur la manière d’habiter l’espace d’exposition mais plus globalement le "monde" ». On ne dira pas que Le Voyage à Nantes manque d’ambition. Hélas, les touristes en semblent moins convaincus que lui-même.

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https://nantesplus.org/voyage-a-nantes-6/

Le Voyage à Nantes 2026 : La terre, elle, ne ment pas