vendredi 1 décembre 2017

Le musée d'arts de Nantes a-t-il choisi le bon Saint Matthieu ?

Une quarantaine de tableaux de Nicolas Régnier sont exposés jusqu'au 11 mars 2018 au musée d’arts de Nantes. Celui qui a fait le plus de chemin pour parvenir jusqu’à nous est Saint Matthieu et l’Ange, venu de Saratosa, en Floride. Il a été légué en 1936 par John Ringling au musée qui porte son nom et n’en est jamais sorti.

Saint Matthew and the Angel par Nicolas Régnier,
John and Mable Ringling Museum of Art, Sarasota, Florida
Jamais ? Une rapide recherche en ligne le montre pourtant ici et là, et puis encore ailleurs. Il est passé en vente aux enchères le 27 octobre 2010, le 15 avril 2011, le 29 novembre 2012, le 22 février 2013, le 3 décembre 2013 et le 10 décembre 2015, sous réserve d’autres ventes non répertoriées. Cela fait beaucoup pour une seule œuvre sédentaire.

En fait, ce Saint Matthieu existe en une demi-douzaine de versions. Autant peintre que marchand d’art, Nicolas Régnier a pu produire à la chaîne ; on le soupçonne même d’avoir fourgué quelques faux peints par l’un de ses gendres. D’un vendeur à l’autre, le tableau est tantôt « de Nicolas Régnier », tantôt attribué à son atelier ou à un « follower ».

La version passée en salle des ventes à Munich en 2015 était en principe « de Nicolas Régnier ». Elle a été adjugée 8.500 euros. À Drouot, un peu plus tôt, le même Saint Matthieu, toujours « d’une parfaite originalité », et expertisé par le professeur Mina Gregori, était estimé entre 8.000 et 12.000 euros. À ce tarif là, le musée d’arts aurait mieux fait d’acheter carrément le tableau au lieu de faire venir son frère de Floride à grands frais !

4 commentaires:

Anonyme a dit…

voici un article intéressant sur ce tableau et donc ce peintre
extrait :
Nicolas REGNIER a peint, en s'inspirant de la manière de Caravage, un beau "St Matthieu et l'ange".
Dans le tableau de Caravage, l'ange est comme un enfant qui apprend à écrire à son papy et le papy, fait un terrible effort de concentration, plisse son front et s'arcboute sur le cahier. Il croise les genoux pour mieux se concentrer sans se rendre compte qu'il "crève" ainsi la toile et nous met ses orteils sous le nez !

Autant les expressions corporelles et les mimiques des personnages de Caravage sont pleines de vie, autant celles du tableau de Nicolas Regnier sont neutres et même un peu insipides.


http://www.alain-barre.com/article-ombres-et-lumieres-les-caravagistes-a-toulouse-111959743.html

"Nantes c'est du gâteau" a dit…

Il est bien précisé dans le catalogue de l'exposition consacrée à Nicolas Régnier que le "Saint Mathieu et l'Ange" de Sarasota, appartenait à une série des quatre évangélistes, comme le suggère l'existence de quatre copies. "Preuve du succès de la composition américaine, on recense deux autres copies de la toile ainsi qu'une variante autographe récemment découverte". Il n'y a là donc point de mystère... ni de méconnaissance de la part des commissaires de l'exposition.
Il est plus intéressant de noter que ce "Saint Mathieu et l'ange" de Régnier se mesure effectivement à celui du grand Caravage, mais non pas celui que l'on peut voir dans l'église Saint Louis-des-Français où l'ange se garde bien de toucher Saint Mathieu mais celui qui a disparu malheureusement à Berlin en 1945 au Kaiser-Friedrich-Museum. Ce chef d'œuvre avait fait scandale et avait été refusé par son commanditaire. Le Caravage écrit à ce propos :
« Les critiques ont été sévères concernant le Saint Matthieu et l'ange. Elles portaient sur des détails. Les dimensions de la toile, les pieds sales de Matthieu, ses jambes croisées, sa ressemblance avec Socrate... chacun évitant d'aborder directement le cœur du problème : le désir réciproque de l'homme et de l'adolescent, le contact des deux corps. En parler eut été le signe qu'on y était sensible. Même le cardinal Del Monte ne me défendit pas. J'étais heureux : mes tableaux choquaient. Mais ma toile fut refusée, à la grande joie du Préfet du Saint Office, celui-là même qui n'avait pas eu le temps de me condamner lors de mon second procès ».
Dans le tableau de Nicolas Régnier, l'ange pose la main sur celle de Saint-Mathieu...

Nantes c'est du gâteau a dit…

Petite précision : sur le tableau de Nicolas Régnier L'ange pose la main sur l'épaule de Saint Mathieu.
Quoi qu'il en soit l'exposition vaut vraiment le détour.

Sven Jelure a dit…

Merci pour ces précisions. Mon billet n'était pas dirigé contre l'exposition elle-même, que je n'ai pas encore vue mais que je compte bien visiter.
Je n'évoquais pas les quatre évangélistes mais bien des copies ou des versions différentes de ce Saint Matthieu-là, et le fait qu'au moins l'une d'elles est passée plusieurs fois en vente publique avec des attributions variables -- et avec des évaluations ou des prix d'adjudication modestes, même quand le tableau était attribué sans réserve à Régnier. Le budget assurances de l'exposition (70.000 euros, je crois) est d'ailleurs témoin de la valeur marchande relativement faible des oeuvres exposées.
Le commentaire des commissaires de l'exposition semble impliquer que la version de Sarasota soit l'original (et il laisse planer le doute sur l'identité des auteurs des copies). Mais qu'est-ce qui leur permet de le dire ? C'est bien là qu'il y a quand même mystère ! Je n'ai rien vu en tout cas qui valide l'antériorité du tableau de Sarasota. D'autant plus que son format réduit par rapport aux autres versions (le bas du tableau complet n'y figure pas) peut très bien évoquer une copie. Il existe aussi au moins une version différente où l'ange est représenté à gauche de Saint Mathieu et non à droite.
Sur le plan de la critique artistique, ça ne fait aucun doute, le thème le plus intéressant est la ressemblance du tableau avec le Saint Matthieu du Caravage -- mais ce serait là sortir de mes compétences ! Le commentaire du Caravage est-il authentique ? Il paraît presque trop beau, trop moderne. Et en même temps, pour ce qu'on connaît de son tableau, il est vrai que les pieds de Saint Mathieu, au premier plan, ont quelque chose de brutalement charnel qui contraste avec la nature éthérée de l'ange. Sans doute Nicolas Régnier était-il davantage un commerçant : il a peint une version qu'un honnête bourgeois vénitien pouvait accrocher dans son salon sans choquer.