05 juin 2009

Guêtres aux pieds, penn-baz en main, où donc vas-tu mon Corentin ?

Tu peux sourire, charmante Elvire : les loups sont entrés au château des ducs de Bretagne. Oh ! pas en conquérants, non, les pauvres bêtes ! Ils évoquent plus les canidés sans papiers que les hordes d’Attila, les douves du château ne seront pas les champs Catalauniques. N’empêche, ils sont là, malgré les protestations des amis des bêtes de Noa France, qui publient sur leur site web (http://noa-france.org) la réponse hilarante reçue d’Estuaire 2009 sous la plume d’un « co-programmateur artistique » (car ils ont dû s’y mettre à plusieurs) : « je vous confirme que le fait de placer une meute de loups dans des douves de château que l’homme a peu à peu transformé en parc public pour son loisir en laissant un temps à la nature pour qu’elle reprenne ses droits est constitutif d’une œuvre. C’est d’ailleurs plutôt, comme l’artiste le dit lui-même, un geste lui même constitutif d’une œuvre. »

Comme au Cadavre exquis, où il suffit d’assembler au hasard un sujet, un verbe, un complément et un adjectif pour obtenir des phrases « créatives », une fois qu’on a chopé le truc, le jeu est simple, on peut produire à la chaîne autant d’œuvres – ou de « gestes » – qu’on veut.

Exercice numéro 1 : vous mettez des animaux à un endroit où ils ne devraient pas se trouver, et hop ! c’est une œuvre d’art, vous n’avez plus qu’à signer et passer à la caisse. À l’intention de Stéphane Thidet ou de ses successeurs, voici de quoi alimenter Estuaire jusqu’à l’édition 2029 :

  1. Les dents de la merdre : Lâcher des piranhas dans l’Erdre (puisque finalement Manaus ne l’a pas fait à l’occasion des Floralies).
  2. Le Nouvel éléphant : Transformer le hall des pas perdus du palais de justice en enclault à éléphants. Les pachydermes seront encadrés par des cornacs en toge et en toque. Concours de barrissement avec le Grand éléphant (s'il est encore là en 2013).
  3. King Blaise : Grâce à quelques pitons et échelles de corde judicieusement placés, faire grimper un gorille géant en haut de la tour Bretagne. La dernière reine de Nantes pourra jouer le rôle d’Ann Darrault.
  4. Soubrier-yé-yé : Organiser des courses de girafes dans la grande nef de la cathédrale. Sautant de gargouille en gargouille, Quasimodault les encouragera de la voix et du geste.
  5. Amity-sur-Loire : Aménager un enclos marin devant la plage de Saint-Marc-sur-mer puis y mettre un grand requin blanc. Organiser à la fin d’Estuaire 2019 un grand défilé de MM. Hulault cul-de-jatte ou unijambistes (sans pipe), tandis que Guint partira à la chasse au squale.
  6. Le petit porc-épique : Peupler la piscine du Petit-port de crocodiles, caïmans et autres alligators. Pour les étudiants collés à leurs partiels, le repêchage consistera à nager trois longueurs sous les hourras du public. L’étudiant le moins grignoté sera récompensé par un sac en crocault.
  7. Bonoboxiette : Installer une bande de bonobaults dans la salle des séances de l’hôtel de région. En appuyant sur un bouton, chaque chimpanzé pourra diffuser un enregistrement aléatoire d’une séance du conseil régional.
  8. Ne m’appelez plus jamais France : À Saint-Nazaire, peupler le Petit-Maroc de chacals (ou faut-il écrire chacaults ?), cobras et autres dromadaires (plutôt que des chamaults). Y organiser la grande fantasia des néo-ligériens.
  9. Le grand ménage de la petite ménagerie. Faire nicher un gypaète barbu (dit « le nettoyeur des alpages ») dans chacun des annaults de Buren. Les nourrir des cadavres cachés dans les placards des collectivités locales, qu’ils feront disparaître proprement. Pour briser les os, les gypaètes les font tomber d’une grande hauteur : déconseiller le service en terrasse aux établissements du Hangar à bananes.
  10. Le Colisée est de retour : Implanter une troupe de lions sur la pelouse de la Beaujoire. Pour faire revenir les supporters et nourrir le roi des animaults, leur jeter de temps en temps en pâture une jeune vierge chrétienne.

Prochainement, exercice numéro 2 : « confronter les éléments du monde économique à ceux du monde culturel » -- en clair, installer une chambre d’hôtel biscornue dans un endroit qui n’est pas fait pour ça mais où la vue est belle, puis signer Tatzu Nishi. En attendant, cessez de rire, charmante Elvire, les loups ont envahi la ville pour

Faire carousse, liesse et bombance
Dans ce foutu pays de France.

03 juin 2009

La machination des jardins flottants passe par Tournefeuille

Merci à John Wayne d’avoir signalé, dans son commentaire à propos de « Qu’est-ce qui est bleu, qui est posé à l’envers et qui danse ? », que les jardins flottants de Nantes n’avaient rien de nouveau : on a déjà vu pareil, si ce n'est mieux, dans le Bonaparte Dock du port d’Anvers au mois d’août 2000. Mais qu’il se rassure, il y a peu de risques de désaccord entre Manaus et Le Phun, créateur de la manifestation flamande. Les grands esprits se rencontrent ? Mieux que ça : Le Phun et Manaus forment un ménage à trois avec une autre association : La Machine.

Manaus, dirigée par Pierre Orefice, a bien sûr d’étroites relations avec La Machine, dirigée par François Delarosière : les deux associations sont… associées dans la Galerie des Nefs de l’île de Nantes. Or La Machine n’est pas uniquement l’association nantaise qu’on croit. Elle dispose à Tournefeuille, dans la banlieue de Toulouse, d’un vaste établissement (9 000 m²) construit sur mesure moyennant 4 millions d’euros d’investissements : L’Usine. Elle y bénéficie d’importants moyens techniques et administratifs (le budget annuel de fonctionnement de L’Usine est de 800 000 euros par an). Et cet établissement financé par l’État, la région Midi-Pyrénées, le département de Haute-Garonne, la communauté d’agglomération du Grand Toulouse et la ville de Tournefeuille n’est pas réservé à l’usage exclusif de La Machine : il héberge aussi Le Phun, importante compagnie de théâtre de rue dont le siège se trouve précisément à Tournefeuille.

Le Phun a les doigts verts – à Tournefeuille, c’est normal. Parmi ses créations majeures figurent les jardins flottants d’Anvers, donc, mais aussi la Ballade des jardins et la Vengeance des semis. Sans doute Manaus n’a-t-elle pas eu besoin de trop s’user les méninges pour trouver l’inspiration des jardins flottants installés sur l'Erdre à l'occasion des Floralies. On peut juste regretter sa timidité, car à Anvers il y avait aussi un bateau-bar (et pas une simple guinguette sur le quai), des bateaux-jardins avec leurs jardiniers et même un bateau-pré avec sa vache.

05 mai 2009

Qu'est-ce qui est bleu, qui est posé à l'envers et qui danse ?

On n’a rien contre Christine O’Loughlin, qui semble être une personne charmante. L’auteur de la Danse des arbres bleus, qui s’étale (la Danse, pas l’auteur) sur le cours des 50 otages pour la durée des Floralies, est une « plasticienne australienne » dit la mairie de Nantes. Histoire sans doute de se donner des airs internationaux. Hélas, notre Australienne vit en France depuis trente ans. Si ces trente années n’ont pas suffi à en faire une « plasticienne française », il y a de quoi désespérer Bellevue et Malakoff. Ce n’est pas faute d’avoir cherché à s’intégrer, pourtant, puisqu'elle n'expose guère qu'en France (Aubervilliers, Chaumont-sur-Loire, Jouy-en-Josas...).

La municipalité nantaise a multiplié les danseuses depuis vingt ans. Cette fois-ci, les danseuses sont donc des arbres bleus. Pourquoi bleus, d’ailleurs ? Ça me rappelle cette devinette qu’affectionnait mon père :
- Qu’est-ce qui est vert, qui est pendu au plafond et qui siffle ?
- … ?
- Un hareng saur.
- Pourquoi est-il vert ?
- Parce que je l’ai peint en vert.
- Pourquoi est-il au plafond ?
- Parce que je l’ai accroché là.
- Pourquoi siffle-t-il ?
- Ah ! ça, c’est pour que ça soit plus difficile…

À défaut de vert, nos arbres sont bleus. À défaut de plafond, ils sont fixés la tête en bas. À défaut de siffler, ils dansent. En plus, certains d’entre eux plongeront dans l’Erdre, pour bien marquer leur parenté aquatique avec le hareng saur.

La Danse des arbres bleus, c’est un peu Estuaire avant Estuaire : imaginer du bizarre, laisser tomber le biz (quitte à le recycler en bizness*) et affirmer d’autorité que c’est de l’art tout court. Du Land Art, du moins, puisque telle est la spécialité de Christine O’Loughlin. Ici, l’auteur excipera de sa qualité de critique spécialisé en Bob Art, Null Art et autre Conn Art pour donner son avis sur cette centaine de malheureux chênes d’Amérique prématurément arrachés à la forêt du Gâvre pour être piqués à l'envers en pleine ville et peinturlurés en bleu.

A vrai dire, le principal défaut de ces branchages n'est pas d'ordre artistique mais sécuritaire. Aller semer tant de bois bien craquant en centre ville est un appel au vandalisme. La ville a-t-elle les moyens de protéger tous ces arbres contre les malfaisants ? On verra bien... Mais on se rappelle le triste sort de la "sculpture" sauvage commémorant l'esclavage, installée au bout de la Fosse par un groupe militant, il y a une quinzaine d'années. Il n'avait pas fallu huit jours pour qu'elle soit défoncée, probablement par quelque ivrogne de passage. Cela lui a valu d'être aujourd'hui exposée au château des ducs de Bretagne. Verra-t-on bientôt au château des fagots de petit bois bleu ?

Les jardins flottants du bassin Ceineray, eux, sont moins en danger : il paraît que l'association Manaus, du nom de la capitale de l'Amazonie, a lâché dans l'Erdre son élevage de piranhas. Le premier pochard qui tombe à l'eau et se fait boulotter, en voilà de l'événementiel !

* Christine O'Loughlin aura quand même touché 30 000 euros pour sa prestation. Un prix d'ami par rapport aux 104 000 euros palpés par Manaus pour le jardin flottant de l'Erdre ; dans les deux cas, les travaux matériels ont été assurés par la direction des espaces verts et de l’environnement de la ville de Nantes.

25 avril 2009

Un éléphant, ça révise énormément

"Comme l’année dernière une révision générale du Grand Eléphant est prévue avant la grande affluence de la belle saison", annoncent les Machines de l'île. Sauf que la révision de l'an dernier n'était pas prévue et tombait même très mal, en plein mois de juin, alors que "l'affluence de la belle saison" avait commencé (et que l'éléphant avait en principe été révisé pendant ses vacances d'hiver, ce qui paraît on ne peut plus logique). Alors, la révision 2009, est-ce "comme l'année dernière" avec deux mois d'avance ?

Les Machines distribuent largement un calendrier très précis de leurs dates d'ouverture en 2009, et même au-delà. On y voit par exemple qu'elles seront en vacances du 4 janvier au 12 février 2010. Mais aux dates de la révision "prévue", les 27, 28, 29 et 30 avril, ce calendrier officiel indique que les Machines seront fermées comme les autres lundis le 27 et ouvertes normalement les 28, 29 et 30. Ah ! les grandes coquines, qui veillent à prévenir le public des mois à l'avance dans le cas des vacances... et au tout dernier moment dans le cas de la révision !

D'autant plus que, décidément facétieuses, elles avaient tout fait pour brouiller les pistes. Depuis quelques semaines, elles font la promotion du Printemps des Nefs, qui se déroule du 7 avril au 15 mai. Qui aurait pu croire qu'elles placeraient une révision prévue depuis longtemps puisque "comme l'année dernière"... au beau milieu de cette manifestation destinée à stimuler leur fréquentation ? Si l'éléphant se tire ainsi une balle dans la patte, on comprend qu'il ait besoin d'une révision, n'est-ce pas ?

21 mars 2009

Un éléphant ne fait pas le printemps

Ciel immaculé et soleil éclatant en ce 20 mars au-dessus de l'île de Nantes. Sur le petit coup de 17 h 30, l'éléphant embouque la grande allée des Nefs et pique un sprint à 1,242 km/h jusqu'au débarcadère. Un technicien au sol guide la manoeuvre, l'agent d'accompagnement met en place la coupée, le cornac dégringole de sa cabine après d'ultimes vérifications. L'un après l'autre sortent du ventre de la bête... sept adultes et deux enfants. Chiffre d'affaires de ce voyage : au maximum 55 euros et 50 centimes, à supposer que les deux enfants aient plus de quatre ans et qu'aucun des adultes ne soit étudiant, demandeur d'emploi ou handicapé. Car, au fait, oui, l'éléphant a discrètement augmenté ses tarifs, et pas qu'un peu : la balade est passée de 6,00 euros à 6,50 euros (+ 8,33 %), et de 4,50 euros à 5,00 euros (+ 11,11 %) pour le tarif dit "réduit". Que ce soit avec les impôts locaux, les tarifs de la Tan ou ceux des Machines, les économistes qui craignaient une déflation peuvent être rassurés. Mais si le premier jour du printemps, par un temps superbe, en fin d'après-midi, l'éléphant ne réussit pas à attirer plus d'amateurs, la crise est devant lui. Il y va lentement, mais sûrement.

27 février 2009

Auxiette perd la boule avant de perdre son siège

Jacques Auxiette, on le sait, est une vivante illustration du principe de Peter ("Tout salarié tend à s'élever jusqu'à son niveau d'incompétence") appliqué à la politique. En accédant à la présidence de la région des Pays de la Loire, il a d'un coup crevé le plafond. Si la région disparaît, c'est fini pour lui. On peut donc comprendre le réflexe de bête aux abois qui lui a fait déclarer sur France 3 que la réunification de la Bretagne serait "une forme d'annexion des temps modernes, une forme de colonisation". Du pétage de plomb dans sa forme la plus pure ! Le personnage n'était déjà pas sympathique, le voilà en plus grotesque. Rien que pour s'en débarrasser, les Pays de la Loire méritent d'être supprimés !

21 février 2009

Un château propagandiste. 2) Nous sommes tous des Haïtiens

La salle 18 du château est pour partie consacrée à "la révolution haïtienne", intitulé de l'un de ses trois totems. La révolution haïtienne ? Ne sommes-nous pas dans le musée d'histoire de Nantes ? Si, mais rien de ce qui est humain ne nous est étranger... "En août 1791, le soulèvement des esclaves dans les plantations de Cap-Français à Saint-Domingue et l’insurrection menée dans toute l’île par Toussaint Louverture portent un premier coup rude au commerce nantais" lit-on dans le grimoire de la salle. Ah ! le fameux Louverture, brave entre les braves. Quoique... dans l'une des vitrines de la même salle, sous un portrait du susdit, on apprend qu'il est resté passif pendant l'insurrection de 1791. La vitrine ou le grimoire, qui croire ? C'est la parole du château contre la parole du musée, ou vice versa (en fait, c'est le grimoire qui ment : Louverture n'a pas mené l'insurrection en 1791, il ne fait irruption dans l'histoire qu'en 1794, après s'être engagé contre la France dans l'armée espagnole où on lui a donné le grade de général*).

Rendu méfiant, on lit avec circonspection sur un panneau de la même salle : "les généraux noirs, dont Toussaint Louverture, opposés un temps à la France, se rallient à la République à la lecture du décret d’abolition de l’esclavage voté le 18 pluviôse an II (4 février 1794)". On peut excuser le château d'avoir un peu simplifié, car l'histoire de cette période est claire comme un combat de Haïtiens dans un tunnel : localement, l'esclavage avait été aboli des mois plus tôt par décret des commissaires Sonthonax et Polverel. Lesquels avaient le soutien d'André Rigaud, qui tenait le Sud de Haïti. Tiens, pourquoi n'en est-il pas question, de celui-là ? Ferait-il partie de ces "généraux noirs" mentionnés en bloc ? Pas du tout, c'était un général mulâtre, c'est-à-dire métis, ce qui faisait une grosse différence à l'époque. Rigaud était fâché avec Louverture au point que l'affaire s'est finie sur un nettoyage ethnique : les sang-mêlé survivants ont été expulsés de l'île en 1800. Cela fait un peu tache sur la légende glorieuse de Louverture, on comprend que le château ait préféré l'ignorer. Par souci de simplification, bien sûr.

* Oui, général. On avait le galon facile en ce temps-là. Quand Jean-Jacques Dessalines a proclamé l'indépendance de Haïti, le 1er janvier 1804, il s'est auto-désigné empereur sous le nom de Jacques Ier.

15 février 2009

Un château propagandiste. 1) Nantes et la Bretagne

Le musée d’histoire de Nantes installé dans le château des ducs de Bretagne est une réalisation phare de la municipalité Ayrault. De la belle ouvrage : si le château a été largement reconstruit, l’histoire l’a été aussi. La présentation du musée a été déterminée par une savante commission nommée par la municipalité : on peut être certain qu’elle a été soigneusement soupesée ! Sera-t-on surpris de découvrir qu’elle est loin d’être neutre ? Première visite : Nantes et la Bretagne.

Un certain establishment paysdelaloiron affirme volontiers que les rapports de Nantes avec la Bretagne sont « complexes ». Cette affirmation ne sert qu’à brouiller les pistes, car pour la grande majorité des Nantais, si l’histoire de la Bretagne est complexe en effet, le fait que Nantes soit en Bretagne est d’une simplicité limpide. « Nantes en Bretagne », est-ce un thème de débat ? Pas pour ceux qui répondent « oui » ! Le débat est créé de toutes pièces par le camp d’en face, celui qui, par intérêt, pour se ranger du côté du manche ou par haine du passé et des identités populaires, voudrait qu’il y ait doute. Le musée donne à voir une version subtile de cette démarche de fausse impartialité. D’abord, son organisation permet de saucissonner l’essence de Nantes, comme si la ville d’hier n’était pas celle d’aujourd’hui, qui n'est pas celle de demain : du passé faisons table rase, morceau par morceau à défaut de Grand Soir. La salle n° 2 fait de Nantes « la cité des ducs de Bretagne », mais dès la salle n° 3 c’est « une ville du royaume de France », puis ce sera « une capitale négrière » (deux salles : le double de la « cité des ducs » !), « la ville des négociants », « la métropole d’aujourd’hui », etc.

Dès la salle n° 1, le grimoire qui accueille les visiteurs assure qu’au 13e siècle Nantes « se veut la deuxième capitale de la Bretagne », la première étant Rennes bien sûr. Le rôle de Nantes est clairement minoré : si elle « se veut » capitale, c’est sans doute qu’on ne lui a rien demandé… Or cette affirmation est plus que fausse : elle est absurde. Au 13e siècle, la notion moderne de capitale n’existe pas. Le pouvoir est là où se trouve le souverain… qui a plusieurs résidences et se déplace souvent. L’idée d’une capitale administrative de la Bretagne n’apparaît qu’au 14e siècle avec Jean IV et c’est… Vannes. Jean Ier, duc de 1221 à 1286, puis Jean II, duc de 1286 à 1305, résident à Nantes, Rennes, Vannes, Suscinio, Ploërmel, etc ; le premier est enterré à Nantes, le second à Ploërmel. Les États de Bretagne se réunissent à Dinan, Guérande, Nantes, Ploërmel, Rennes, Vannes, Vitré, etc.

Le plus étrange est que l’historien Alain Croix, membre éminent de la commission historique du château et fortement soupçonné d’être l’un des artisans de sa « débretonnisation », a lui-même souligné que la notion de capitale n'était pas pertinente au 13e siècle, et ce dans un article de la revue Place publique (n° 11), largement subventionnée par la municipalité nantaise ! Peut-être pour défendre sa réputation d’historien, mise à mal par les approximations abusives du musée d’histoire de Nantes ?

Deuxième cas où l’intention propagandiste est subtile mais claire : dans la salle n° 10, la légende d’une carte des « marches de Bretagne » précise : « Cette carte de Bretagne datée de 1784 n’indique pas de limite précise au sud avec le Poitou, ni à l’est, avec l’Anjou ». Le visiteur pressé en infère que la Loire-Atlantique est une zone indécise, qui ne se distingue pas des terres poitevines ou angevines. Mais le visiteur observateur note que cette même carte ne matérialise pas non plus de limite avec la Normandie et le Maine ! Le château tente tout simplement de donner à cette carte une signification qu’elle n’a pas.

Le thème biaisé du « découpage de la Bretagne par le gouvernement de Vichy » est volontiers agité par certains milieux bretons ; le château a sauté sur l'occasion pour laisser entendre que l'amputation de la Bretagne est actée depuis longtemps (mais, comme il ménage la chèvre et le chou, il évite de rappeler qu'elle date en fait de la révolution ; on peut cracher sur Pétain, pas sur Robespierre...). Une autre carte de la salle n°10 est intitulée « La Loire-Inférieure, un département des Pays de la Loire depuis 1941 ». Sous ce titre, un commentaire insiste : « le gouvernement de Vichy rattache la Loire-Inférieure à la nouvelle région des Pays de la Loire ». C’est d’autant plus étonnant que la carte montre en fait… un découpage administratif adopté à la libération par décret du 9 juin 1944 ! Le château omet aussi de rappeler que le rôle des régions était très différent en 1941 et en 1956, que la région créée par Vichy en 1941 ne s’appelait pas « Pays de la Loire » mais « région d’Angers » (de même qu’il n’y avait pas de « région Bretagne » mais une « région de Rennes »), et, cerise sur le gâteau, que sa composition n’était pas celle des actuels Pays de la Loire (elle comprenait l’Indre-et-Loire et pas la Vendée)...

Le visiteur qui quitte la salle n°10 conscient de la politique anti-bretonne de Vichy ne peut qu’être surpris de lire dans le grimoire de la salle n°27 : « En Loire inférieure, plusieurs groupes sont favorables à l’idéologie de Vichy comme le groupe Collaboration (900 adhérents en 1943), le Parti National Breton ». Le plus étonnant est que figure juste à côté un tract du PNB où l’on peut lire : « Soyons Bretons ! Rien de plus » ! On sait que dès août 1940, les préfets des départements bretons ont multiplié les mesures contre les militants du PNB, dont le président, Raymond Delaporte, écrivait en 1941 : « Ce que Vichy nous a offert jusqu'ici, c'était une soumission complète à ses volontés , à ses caprices... Ce que nous voulons nous c'est que le peuple breton collabore avec tous les autres peuples de l'Europe à une reconstruction économique, sociale, spirituelle et diplomatique du continent. »

Bref, ce que dit le château n’est pas seulement biaisé : dans certains cas, c’est du n’importe quoi !

27 janvier 2009

Le commissariat a mangé le mauvais parking

D’aucuns ont qualifié de « stalinienne » l’architecture du nouveau commissariat central de Nantes. C’est injuste pour l’architecture stalinienne, dont le côté solennel et spectaculaire était destiné à montrer que la dictature du prolétariat avait remplacé celle des tsars. Le nouveau commissariat est seulement raide, terne et quelconque – davantage policier en civil que tenue de cérémonie. Quelle mouche a donc piqué les édiles nantais ? Pourquoi avoir consacré un emplacement aussi privilégié, avec une vue dominante sur l’Erdre, à un immeuble aussi insignifiant ? Sans doute fallait-il un nouveau commissariat. L’ancien était vétuste et inconfortable (ce qui pouvait avoir un avantage si cela incitait les policiers à aller sur le terrain plutôt qu’à rester au bureau). Mais pourquoi l’avoir construit sur la place Waldeck-Rousseau ? C’est un gaspillage d’espace public, la dilapidation d’une belle vue sur Erdre – car bien entendu, pendant les 30 ou 35 heures par semaine qu’il passe au bureau, le personnel du commissariat a autre chose à faire que de profiter de la vue.

La ville de Nantes n’est pas seule à avoir fait ce choix lamentable, d’ailleurs. Un peu en aval, le département construit lui aussi un vaste immeuble de bureau sur l’un des sites les plus enviables de Nantes. Comme si le bâtiment de la trésorerie générale, quai de Versailles, n’avait pas suffisamment démontré le caractère stérilisant des bureaux administratifs : sauf à l’heure du pique-nique sur les quais de l’Erdre, soit quelques heures par semaine en période de beau temps, ce gros bloc lugubre fige un site qui aurait dû être l’un des plus chaleureux, l’un des plus animés de Nantes. Le département est un indécrottable récidiviste. Du jour où il lui a fallu bâtir des locaux distincts de ceux de la préfecture, il est parti sur la mauvaise voie. Il était à droite à l’époque – mais il est vrai que la droite d’alors avait abdiqué son destin entre les mains d’un apparatchik suprême, un hyperactif caractériel et dictatorial qu’il ne faisait pas bon contrarier. Presque tous tremblaient devant ses oukases, et les autres avaient tort, car le principal talent du personnage résidait dans sa capacité de nuisance, qu’il utilisait semble-t-il avec plus de délectation contre son propre camp que contre celui d’en face. Il a construit des bureaux et détruit la droite locale pour au moins une génération : elle ne s’en est pas encore relevée.

Pour en revenir au nouveau commissariat, rappelons que le nouveau bâtiment n’a pas été reconstruit sur l’ancien. Son emplacement a été entièrement pris sur la place Waldeck-Rousseau, précédemment occupée par un parking. La mairie de Nantes adore supprimer des stationnements. Pourtant, si vraiment on tenait à construire le commissariat sur un parking, on disposait à proximité immédiate d’un espace encore plus vaste : l’immense parking du centre Cambronne, jadis ouvert au public, puis réservé aux fonctionnaires, d’abord sous prétexte de plan Vigipirate et ensuite par simple fait du prince. Ce parking de plus d'un hectare est notoirement sous-utilisé puisqu’il ne sert que quelques heures par jour, cinq jours par semaine – alors que celui de la place Waldeck-Rousseau était occupé à près de 100 % en permanence. Surtout, c’est un pousse-au-crime écologique : il incite les fonctionnaires des impôts à aller au travail en voiture au lieu de prendre le tramway tout proche. À une époque où la municipalité nantaise ne parle que de densifier l’espace urbain, ce parking-là n’a vraiment aucune raison d’être. On se demande bien pourquoi elle l’aurait sanctuarisé…

04 janvier 2009

Estuaire 2007/2009 : zéro plus deux ?

On n’échappera pas à Estuaire 2009. Peut-on en espérer autant de rigolade qu’avec Estuaire 2007, son canard crevé et sa maison coulée ? Sans doute pas. Jean Blaise, qui aura 60 ans en 2011 et ne veut sûrement pas partir en retraite sur un échec, sait que la troisième biennale ne pourra décemment avoir lieu que si la deuxième n’est pas un nouveau naufrage.

Mais il ne suffira pas que les œuvres tiennent l'eau. Les chiffres d’Estuaire 2009 seront aussi surveillés de près. Les organisateurs ont compté un total de 764 125 visiteurs en 2007. Un succès, disent-ils, puisqu’ils avaient annoncé un objectif de 500 000. Ce qui était vraiment modeste : avec un budget de 7,3 millions d’euros, chaque visiteur aurait coûté 14,60 euros. Comme quoi, Estuaire, c’est vraiment somptuaire !

Cependant, si l'on y regarde de plus près, ce bilan se dégonfle comme le canard jaune. Les 764 125 visiteurs allégués contiennent beaucoup de doubles comptages et de récupération. On y trouve par exemple 150 000 promeneurs sur le quai des Antilles, qui y seraient venus de toute façon, dont 61 814 sont comptés une seconde fois comme visiteurs de l’exposition Rouge Baiser. Autre exemple : pour le Musée des Beaux-arts, il n’aurait fallu compter comme visiteurs de l’exposition Anish Kapoor que le supplément de visiteurs par rapport à une période normale, sachant que le Musée accueille, bon an mal an, 100 000 personnes par an, soit plus de 8 300 par mois en moyenne... Or, pendant ces quatre mois, le musée a reçu 31 115 visiteurs, soit moins de 7 800 par mois en moyenne… Pas sûr, finalement, qu’Estuaire ait attiré ne serait-ce que 500 000 vrais visiteurs. Et franchement, qui aurait été prêt à payer 14,60 euros pour visiter la chambre de la place Royale, ou d’ailleurs n’importe laquelle des attractions de la Biennale ?

Et il n’y a pas que le quantitatif ! Bien sûr, la déclaration d’amour du président de la région à Estuaire 2007 tenait du pavé de l’ours, mais on ne résiste pas au plaisir de reproduire cette prose adipeuse :

« L’impératif républicain d’un peuple éclairé qui puisse accéder en toute égalité aux œuvres de l’esprit est l’objectif poursuivi par les partenaires de cette opération de rayonnement international. » (http://www.estuaire.info/html/edito_paysdelaloire.html)

Comme souvent, M. Auxiette n’avait pas très bien compris le film. En fait de rayonnement international, Estuaire a obtenu quelques retombées de presse dans des journaux étrangers mais n’a pratiquement pas attiré de visiteurs étrangers.

Les non-régionaux n'étaient que quelques centaines parmi les 45 000 participants à la croisière sur la Loire. Parmi eux, les étrangers n’étaient qu’une poignée. Tout professionnel du tourisme le sait : Estuaire n'a attiré aucune fréquentation touristique particulière à Nantes. Les touristes étrangers ont d'ailleurs été 14 % plus nombreux à Nantes en 2008, année sans Estuaire.

L’attrait international d’Estuaire est minuscule. On en a la confirmation avec le très intéressant outil qu’est Google Trends. Il révèle un bref pic des recherches effectuées avec Google sur l'expression « Estuaire 2007 » en juin 2007, suivi d’une chute très rapide. Ces recherches provenaient exclusivement de France – et presque exclusivement de Nantes. Avant la fin de l’été, elles étaient devenues trop peu nombreuses pour figurer dans les statistiques de Google (au 4 janvier 2009, c’est aussi le cas des recherches sur « Estuaire 2009 »).

Ce manque d’impact n’est pas étonnant. En réalité, hormis Anish Kapoor*, les artistes exposés étaient loin d’avoir la notoriété internationale annoncée. Là encore, Google Trends est un révélateur impitoyable. Les recherches sur Daniel Buren viennent dans leur immense majorité de France ; curieusement, elles ont été nulles pendant la durée d’Estuaire 2007 ! Les recherches sur Erwin Wurm viennent essentiellement d’Autriche, un peu de Suisse, d’Allemagne et de… Nantes, qui fait de grands efforts pour donner de la visibilité à cet artiste anecdotique ! Tadashi Kawamata, Kinya Maruyama, Tatzu Nishi ou Yan Pei-Ming n’apparaissent même pas sur les graphiques de Google Trends.

M. Blaise est sûrement conscient de ces faiblesses. Saura-t-il mieux utiliser en 2009 le copieux budget confié par les collectivités locales ?


* À propos d’Anish Kapoor, on peut se demander s’il n’a pas préféré réserver au Centre Pompidou, référence d'un autre calibre sans doute, l’œuvre initialement promise à Nantes. « L’œuvre montrée au Musée ne sera pas sans rappeler La Mer de glace, sublime paysage de neige du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich », annonçait pompeusement la convention de mécénat (30 000 €) signée entre la ville de Nantes et Gaz de France (http://www.nantes.fr/Sgid/DataSgid/themes/conmun/CM02022007/CM02022007-24-convention%20.pdf). Qui aurait pu voir dans l’installation d’Anish Kapoor au musée des Beaux-arts de Nantes la moindre parenté avec l’œuvre de Friedrich ? En revanche, les deux artistes voisinaient dans l’exposition « Traces du sacré » organisée en 2008 au Centre Pompidou.