« L’action se passe dans les Pays de la Loire, c’est-à-dire nulle part »
Sven Jelure, d’après Alfred Jarry, Ubu roi
« Auxiette sort l’artillerie lourde », titre
Presse Océan ce 14 mars. Il est vrai que le président de la région des Pays de la Loire fait en général dans la lourdeur. Et puisque son appel d’offres pour des prestations de lobbying a fait long feu, il lobbyera lui-même. En l’occurrence, il publie un
bref livre électronique intitulé
Aéroport du grand ouest : pourquoi j’y crois. Cet acte de foi ne convaincra que les convaincus. Et amusera les autres.
La première chose qui chiffonne M. Auxiette dans les critiques envers le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est qu’
« on le présente comme le bébé d’un seul homme ». Mais ce n’est pas pour proclamer qu’un bébé a un papa et une maman, façon Manif’ pour tous. Le problème serait plutôt que ce
« seul homme » soit Jean-Marc Ayrault*.
« Cet aéroport serait le projet de Jean-Marc Ayrault ? C’est faux ! » M. Auxiette tient à revendiquer sa copaternité : le pronom « je » figure 194 fois dans les 90 pages de son opuscule.
Le président du Syndicat mixte aéroportuaire a clairement la nostalgie de périodes plus roses.
« C’est le gouvernement de Lionel Jospin qui a lancé un nouveau projet d’aéroport lors du comité interministériel du 26 octobre 2000 » rappelle-t-il. Le monde a-t-il évolué depuis lors ? Lui, non, en tout cas.
« Je crois toujours au progrès », assure-t-il.
« Au sens défini par les penseurs, humanistes et parfois socialistes, du 19ème et du début du 20ème siècle. » Ça ne nous rajeunit pas.
Ce n’est pas que M. Auxiette se berce d’illusions sur son cas. Les acteurs politiques d’aujourd’hui, écrit-il, ont commis un
« péché » inattendu :
« la naïveté. Cela peut sembler difficile à croire tant les personnalités engagées dans le débat public ont une réputation de calculateurs et de cyniques. » Qu’il se rassure : à le lire, on le croit sans peine.
Les chiffres ne sont pas son fort. Nantes Atlantique aurait selon lui une
« capacité d’accueil maximale de 3,5 millions de passagers par an » et en a reçu 3.631.000 en 2012. A-t-on renvoyé chez eux les 131.000 passagers en trop, ou bien ce maximum n'en était-il pas un ? Il n’en dit rien mais se lance dans une explication pédagogique sur ce qu’est un aéroport saturé.
« Pour faire simple : imaginez de vivre au quotidien ce que vous pouvez voir à la télé (ou que vous avez peut-être déjà vécu) un jour de grève en région parisienne […]
. Eh bien un aéroport saturé, c’est cela au quotidien. » Sauf qu’à Nantes, la saturation ne menace que les week-ends de printemps…
Sur l’emploi, les chiffres de M. Auxiette ne sont pas très fiables non plus.
« Il y a déjà 1.850 emplois directs à Nantes-Atlantique », assure-t-il. Et d’insister :
« Ce chiffre est exact ». Pas de chance : le chiffre
« exact » figure dans une
étude publiée le mois dernier par la CCI et il est de 1.986 très précisément**.
Il arrive à notre auteur de glisser carrément du côté de la mauvaise foi.
« Nantes a été élue capitale verte européenne pour 2013 ! » rappelle-t-il.
« Et vous croyez que si cet aéroport était le bétonnage dénoncé, le massacre écologique affiché, l’aberration pharaonique vilipendée, tel aurait été le cas ? » Eh ! bien oui, justement : comme NDDL est un projet de l’État et que le label capitale verte (qui au passage est décerné par un jury formé d’organismes officiels européens et non par élection) récompense les actions d’une ville, Nantes a pu faire semblant de rien.
« Tout et n’importe quoi est dit », comme le précise aussitôt M. Auxiette.
Et pour mieux illustrer ce n'importe quoi, il s'engage dans un développement burlesque (qu'il est bon de lire deux fois pour mieux le savourer) :
« On peut bien sûr prendre la pose du dandy qui préfère s’égayer des saveurs d’un riz cantonais réchauffé au four à micro-ondes mais je dois bien avouer que visiter la Chine égaye bien plus mes sens, même si cela m’oblige à prendre l’avion (ce qui fait encore partie des libertés individuelles). Mais cela pollue, m’objectera-t-on ? Sans doute, mais je ne suis pas de ceux qui prônent la disparition des avions, des trains, des voitures et des climatiseurs. »
Jacques Auxiette confirme un peu plus loin qu'il aime l’humour et le tourisme.
« Qui envisage sérieusement de demander à un patriarche africain de parcourir à pieds les 5km qui le séparent d’un puits parce que sa voiture émet trop de CO2 ? », demande-t-il. Car chacun sait que le patriarche africain, à défaut d'avoir l’eau courante sur son évier, a une voiture dans son garage.
La moitié environ de ce petit livre de 90 pages est consacrée à une amère critique d’EELV/Les Verts : on croyait les avoir définitivement achetés contre quelques postes d’élus (quatre vice-présidences de région sur quinze – mais est-il bien raisonnable de rappeler que le président de la région a besoin d’être si abondamment assisté pour faire face à ses devoirs ?), et ils ont l’outrecuidance de rester hostiles à un nouvel aéroport ! Et puis les squatters de NDDL se comportent vraiment très mal. Mais encore une fois, ce n’est pas parce que certains des uns ont tort que les autres ont raison. M. Auxiette se présente vêtu de probité candide et de lin blanc, ce qui ne suffit pas à cacher ses gros sabots : avec son petit livre, il éveille la méfiance plus qu’il n’instaure la confiance.
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Auquel M. Auxiette attribue par ailleurs, p. 53, la création du tramway nantais. Mais non, le papa, c'est pas lui ! La ligne 1 a été mise en service plus de quatre ans avant l'arrivée de Jean-Marc Ayrault à la mairie de Nantes.
** La même étude révèle que si le nombre de passagers à Nantes Atlantique a progressé de 87,4 % entre 2004 et 2012, ses retombées financières n’ont augmenté que de 41 % (dont il faudrait retrancher au moins 15 % d’inflation) et ses effectifs de 13,4 %. M. Auxiette est probablement très optimiste quand il estime que NDDL « devrait créer près de 4.000 emplois ».