Ce qui suit est un blasphème mûrement médité. Philippe Le Guillou et autres gracquophiles bretons, ne vous en offusquez pas : rien de personnel là-dedans. Le titre de ce blog rend hommage
à Julien Gracq, bien sûr, et s'il en prend aussi le contrepied, c'est pour défendre la ville, non pour dénigrer l'auteur.
Du temps où il était maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault
distribuait volontiers La Forme d’une ville* à ses visiteurs. Longtemps
je m’en suis étonné, tant le style aristocratique de l’écrivain tranchait avec
la raideur petite-bourgeoise de l’édile. Mais à bien y réfléchir, ce choix
n’était pas si étonnant.
Julien Gracq n’a pas compris grand chose à Nantes. Juste
retour des choses, Jean-Marc Ayrault n’a probablement pas compris grand chose à
Julien Gracq. Du moins ne l’a-t-il pas lu avec assez d’attention**. Une seule
fois il l’a cité dans son blog, en 2009, reprenant le discours de ses vingt ans
de mandat, qu’il n’avait pas nécessairement écrit lui-même. Il ne semble pas
conscient que La Forme d’une ville n’est pas une description de Nantes
mais la « représentation » que s’en fait un adolescent, pensionnaire du lycée Clemenceau.
Gracq le dit dès la première page. Et il y revient ainsi à
la dernière : « Ville qu’à travers ces images emblématiques aucun
repère n’ancre en moi dans le passé à une date fixe, parce qu’elle n’a donné
lieu à aucun lien, à aucun attachement privé, à rien d’autre qu’à une poussée
annexionniste du moi presque abstraite, à l’énorme boulimie acquisitive
et prospective qui règne sur une vie entre onze et dix-huit ans. »
Arrivé à Nantes à 18 ans, Jean-Marc Ayrault n’y a même pas vécu cette « boulimie
acquisitive ».
La Loire de Nantes n’est pas celle de Saint-Florent
Comme partout dans l’œuvre de Gracq, les métaphores
aquatiques abondent dans La Forme d’une ville. Mais elles évoquent plus
souvent le ruisseau ou l’étang, voire la flaque, que le fleuve ou l’océan, sauf
rares exceptions (la chapelle du lycée est « perchée comme le château
arrière d’un trois-ponts*** à l’ancre »…). Elles culminent avec
cette vision (p. 42) : « L’image de Nantes qui lève spontanément
dans mon esprit (…) est celle d’un nœud mal serré de radiales divergentes, au
long desquelles le fluide urbain fuit et se dilue dans la campagne. » Le
liquide gracquien est rural.
Même dans Au château d’Argol, paradoxalement, l’océan
(que Gracq appelle plutôt « la mer » ou « le
golfe ») semble un décor plaqué. La fameuse scène du bain, dans
laquelle Heide, Herminien et Albert nagent vers le large jusqu’à l’épuisement, est
aquatique bien sûr, mais guère océanique. Le roman décrit des « étendues
liquides et éternellement vides », une « mer plate »,
de « longs reflets mouillés », un « dos liquide ».
« Il semblait à Albert que l’eau véritablement coulât sous
eux », écrit même Gracq – une sensation qui appartient au baigneur de la
Loire plutôt qu'à celui de l’Atlantique.

La Loire est peu présente dans
La Forme d’une ville
et ne l’est qu’en termes négatifs (
« les eaux glaireuses du bras de
Pirmil », « un fleuve inanimé »…). Gracq s’étend plus
volontiers sur la Chézine, le Cens, l’Erdre. S’il décrit une promenade à
Pont-Rousseau, il fait
« halte le long de la Sèvre ». S’il
pousse jusqu’à Saint-Sébastien, il voit
« s’allonger déjà au bord de la
rive sud les boires
sommeillantes, les îles à fourrés de saules, qui
m’étaient familières à St-Florent ».
Imperméables à l’onde de marée
Saint-Florent : tout est là ! Ce que voit de
Nantes le jeune Louis Poirier exilé et pensionnaire est avant tout ce qui lui
rappelle « la campagne de (sa) petite enfance »****. À la
Loire, il préfère l’Evre, mince rivière qu’il chantera dans Les Eaux
étroites – dont le titre dit bien qu’on n’y respire pas l’air du large. La
Forme d’une ville est un texte d’angevin, écrit à l’eau douce. Le p’tit gars
de Maulévrier qu’est Jean-Marc Ayrault a pu s’y retrouver aisément.

Saint-Florent-le-Vieil se dresse au bord de la Loire, bien
entendu. Mais cette Loire n’est pas la nôtre. Le bourg paisible se trouve hors
de portée de l’onde de marée, l'inversion du courant provoquée par le flux de l'océan.
« Cette onde de marée, remontant la Loire
toutes les douze heures, aurait-elle une influence sur notre inconscient, sur
notre psychisme…? » demandait un jour Nantes c’est du gâteau. Cela ne fait aucun doute ! Nantes
est une ville d’estuaire, l’Atlantique y est chez lui et cela change tout –
au
point qu’il faudrait rebaptiser le fleuve en aval de Varades.
En tant que maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault a entrepris
une seule action d’envergure à l’égard de la Loire. Elle mériterait une
psychanalyse : il l’a enfermée derrière des garde-fous au Hangar à bananes
et tout au long du quai de la Fosse. Cet Angevin a trop lu Julien Gracq et pas assez Jules Verne.
_____________
* Julien Gracq, La Forme d’une ville, Paris,
Librairie José Corti, 1985.
**
Un indice : il a longtemps laissé subsister sur le site web de la mairie de Nantes une présentation générale de la ville qui évoquait « la flèche de la cathédrale témoin des temps
anciens ». Julien Gracq, plus observateur, avait décrit « la
cathédrale sans flèches ni tours, engluée dans les maisons comme une baleine
échouée ».
*** Le dernier trois-ponts français, vaisseau de haut bord à
trois rangées de canons, est apparemment le Valmy, déconstruit en 1891, dix-neuf ans avant la naissance de Julien Gracq. On ignore pareillement où et quand ce dernier a observé
la « baleine échouée » de la note précédente.
**** C’est peut-être pour cela qu'il n’a « visité la cathédrale, pour
y voir le tombeau de François II, qu’à vingt-cinq ans, et le château de Nantes
(…) jamais. »